L'étonnement se lit dans vos yeux , votre sourire. Oui. Ne trichez pas. C'est bien moi – Aude . Aude ou Aube, à votre guise, comme autrefois – ou Aurore… vous souvenez-vous… Aurore de Gênes? Vous avez tout de suite reconnu l'écriture sur l'enveloppe – ça ne vous a pas fait vraiment plaisir. Vous aimez bien façonner vous-même le paysage de votre vie. Malgré cela, vous avez souri: personne n'est insensible aux revenants. Vous vous êtes dit que je devais avoir une bonne raison pour oser briser un silence de neuf ans, deux mois et six jours. Vous n'avez peut-être pas compté – moi, si. Rassurez-vous, je ne tiens pas de journal intime, mais je conserve mes agendas (à propos, je viens de lire sous la plume d'un ami que le journal s'écrivait en marge de la vie et l'agenda en marge du roman – qu'en pensez-vous?). C'est donc à la marge de mes romans (présents et à venir) que je dois de pouvoir compter les jours qui me séparent de mon dernier envoi, le 12 mai 1990. Trois jours plus tard, je prenais le chemin de l'Italie, me rappelle aussi l'agenda. Décidément, sans lui, je serais sans repères – jamais, en effet, je n'aurais cru qu'il y eût coïncidence entre ce voyage en voiture jusqu'à Chioggia et l'arrêt de notre correspondance. Cette lettre est bien utile pour mesurer l'oubli – c'est déjà une vertu. Oserais-je dire une justification? Je vous ennuie, comme autrefois, avec mes digressions. Je n'aime que ça. Dans les livres. Dans les conversations. Vous êtes impatient. Mais encore plus curieux qu'impatient. C'est ce qui me sauvera. Vous lirez mes mots jusqu'au bout. J'en fais le pari.
Ne m'en veuillez pas: je sens la nécessité de poursuivre encore un peu mes comptes – d'autant plus que j'ignore l'étendue des ravages de l'oubli dans votre mémoire. Vous m'en parliez beaucoup, dans vos lettres, de cette mémoire trouée. C'était vertigineux, à vous lire, tous ces jours engloutis, sans couleurs, sans odeurs. Des mois entiers enfuis, sans une seule image. Vous aviez choisi de vous en amuser. De ne pas regretter ces souvenirs fondus comme le blanc de la neige, de vous intéresser seulement à la griserie de ce vertige entre les îles de la mémoire. C'est-à-dire entre des dates, des lieux. Reprenons, donc (j'aime les dates autant que les digressions, vous le savez).
La première: notre rencontre, 16 mai 1986. Crépuscule à Rapallo. Je me trouvais précisément sous les fenêtres de ce qui avait été autrefois l'Albergo della Posta… ç a, vous ne pouvez l'avoir oublié – c'est ridicule, de ma part, de vous rappeler cet instant… la gêne, sans doute, devant tout ce qui m'est inconnu de vous, aujourd'hui… J'avais fait le voyage exprès pour l'Albergo, pour savoir si elle existait encore et si, de ses chambres, on entendait toujours le bruit des vagues – celui qui empêchait Nietzsche de dormir, quand il y avait séjourné, un siècle plus tôt. Je venais ici pour m'offrir un morceau de la vie de Nietzsche, en somme. M'offrir un peu d'une autre fin de siècle. Je faisais les cent pas sous les palmiers de la promenade, au milieu des flâneurs. Je marchais en longeant les maisons, rasant les murs dans l'espoir d'y découvrir une plaque à la mémoire du «grand homme». Votre silhouette m'a frappée, de loin – vous étiez le seul à vous intéresser aux murs, vous leviez la tête, quand tous les autres regardaient la mer – j'avais aimé cette image, ce contraste (je me demande si je vous l'ai jamais dit, au fond). Je m'étais avancée jusqu'à vous. Ici – pour vous-commence l'histoire, je crois…
Enzo reposa la lettre sur la table. Il en avait compté les pages avant de commencer sa lecture – huit, écriture ferme, régulière, légèrement penchée sur la droite, plus ronde qu'autrefois, lui sembla-t-il. Il s'était retenu de lire la fin.
… Neuf ans, deux mois, six jours… toujours la même, Aude, avec sa manie des dates!…
«Lei e Italiano?» J'ai encore sa voix dans l'oreille. Son intonation, son accent. Un léger accent français perceptible dés la première syllabe. Sa voix, avant son visage. J'avais hésité, une seconde, entre le français et l'italien. Allait-elle se vexer si je lui répondais en français?… J'ai dit «si», en baissant la tête, ajoutant aussitôt: «mais j'habite en France». Je lui donnais le choix – ça tombait bien: c'était un traducteur qu'elle cherchait. Elle m'avait à peine regardé – tellement fascinée par cette plaque apposée au-dessus de ce restaurant qui s'appelait «Da Monique». Quand j'y pense, sans ce nom, «Da Monique», si incongru à cet endroit, je ne me serais peut-être jamais arrêté sous cette fenêtre, je n'aurais jamais levé les yeux, jamais vu la plaque, jamais connu Aude…
Non, jamais, en effet, elle ne m'avait parlé de ma silhouette tournant le dos à la mer… pas plus que je ne lui avais parlé de sa voix, de sa voix avant son visage, et même avant ses mots… c'est drôle, comme on cache toujours l'essentiel…
Enzo hésita avant de poursuivre sa lecture. «Agacé!…» Oui, un peu, brusquement dérangé, troublé. Il ne comptait plus rien, lui, depuis neuf ans; il n'avait jamais rien compté, pas même les lettres qu'ils s'étaient écrites pendant les quatre années qu'avait duré leur étrange relation – commencée (et achevée) sous le signe de Nietzsche. «Rapallo-Turin», avec détours par Venise, Sorrente, Gênes, Leipzig, Bâle et Sils-Maria. Un jeu dans l'espace et le temps. Un jeu d'histoire et de géographie. Un jeu d'ailleurs et d'autrefois. C'était elle qui en avait déterminé la règle unique: les rencontres ne devaient avoir lieu que sous un ciel nietzschéen, de préférence à la bonne saison (Sils en été, Venise et la Méditerranée en hiver, Bâle et Leipzig n'importe quand, Turin au printemps et à l'automne – les deux– elle y tenait beaucoup). La règle avait plu à Enzo. Elle habitait Paris, lui à Aix-en-Provence. Distance respectable. Liberté préservée.
Rassurez-vous, Enzo, je ne vais pas tout raconter! mais cette silhouette, votre silhouette, a si joyeusement surgi devant mes yeux au moment où je prenais la plume que j'ai eu envie de vous confier enfin le secret de la première seconde de notre histoire. A cause d'elle, j'ai recherché parmi mon abondante collection de photos nietzschéennes celle de la plaque commémorative qui m'avait valu d'entendre votre voix pour la première fois (»si»: ce fut votre premier mot, n'est-ce pas?… ) Le texte est un peu flou, mais lisible – une plaque de marbre blanc sur un mur couleur terre de Sienne: on y lit , dans ce style sobre qui caractérise ce genre d'inscription, que «Friedrich Nietzsche a composé derrière ces murs la première partie d'»Ainsi parlait Zarathoustra, une œuvre destinée à transmettre à travers le temps l'immense profondeur de la pensée et la géniale inspiration poétique» , vous vous souvenez?… ça commençait par ces mots: «Trovando raccoglimento per il suo spirito irrequieto…»,nous hésitions sur la traduction d' irrequieto – je penchais pour «tumultueux», vous préfériez «agité» – l'agitation me semblait trop à la mode… pourquoi pas «stressé» tant que nous y étions!… vous aviez ri. Ouf!… (Aude a-t-elle perdu la tête, devez-vous penser en cette minute, on ne brise pas neuf ans d'absence pour …) Non, non, soyez patient… et, avouez-le, ce n'est pas si désagréable, cette plongée, cette remontée vive d'un instant – revoyez-vous cette lumière sur le port? ce crépuscule voilé? ce raccoglimento? c'était étrange, ce mot, «recueillement», au milieu des voitures, ce mot de silence en plein bruit… mais pas plus étrange, après tout, que votre silhouette, unique, tournant le dos à la mer (et à la foule – cela revenait au même). Enchantement des décalages: nous dissertions de «recueillement» avant même de nous être regardés!
«Raccoglimento»… combien de fois m'avait-elle demandé de le répéter, ce mot!… elle ne parvenait pas à prononcer ce gli, ce g mouillé, entre lli et gli. Et chaque fois, je revois son oreille droite qui se tendait afin de mieux capter l'infime nuance…
Le 16 mai 1986, Enzo venait de fêter son cinquante-sixième anniversaire. L'âge auquel Nietzsche était mort. C'était à cela qu'il pensait lorsque Aude l'avait abordé. Naturellement, il n'avait pas tenu à souligner devant elle cette troublante coïncidence – il s'était contenté de dire tout haut, comme s'il venait d'en prendre conscience, que toute l'œuvre de Nietzsche avait donc été écrite avant l'âge de quarante-cinq ans.
«Perche dunque» Pourquoi «donc»? avait-elle lancé dans un rire. «Dunque tanto giovane!» avait-il répondu sur le même ton.
Comme si elle ne doutait pas une seconde qu'il fût libre de son temps, elle l'avait entraîné jusque dans le hall de l' Hôtel Lido Italia où elle avait découvert des photographies anciennes de la baie de Rapallo: elle pensait avoir repéré sur l'une d'elle l'Albergo della Posta, à fleur d'eau (ni plage, ni route, ni «promenade aménagée» à l'époque!). Elle voulait son avis. La photo, agrandie, était légèrement floue. Les maisons, de trois étages pour la plupart, semblaient presque surgir de la mer. L'écume venait lècher certaines façades, plus avancées que d'autres, notament celle d'un batiment percé de grandes fenêtres dans lequel Aude croyait avoir reconnu le restaurant «Da Monique» – donc l'Albergo della Posta. En un siècle, on avait seulement rajouté un balcon au deuxième étage et planté deux palmiers dont le sommet atteignait aujourd'hui le toit. L'entrée principale devait se trouver dans la rue, derrière, supposait Aude, et il ne faisait désormais plus de doute qu'on pût entendre le bruit des vagues dans les chambres donnant sur la mer.
«Le ciel, la courbure de la baie, la musique de l'eau, la grandeur des fenêtres… c'est déjà beaucoup, avait-elle dit en comptant sur ses doigts… Manque l'odeur. Quelle était l'odeur de Rapallo en 1882, en hiver? Poisson? Egouts? Mer? Huile d'olive? …»
A mesure que j'écris, cher Enzo, je suis de plus en plus troublée de trouver cela si naturel – comme si les presque dix ans d'inconnu qui me séparent de vous n'avaient pas plus d'importance que les dix à vingt jours que nous nous accordions, autrefois, entre deux lettres. Comme autrefois, je suis certaine que si je vous découvrais aujourd'hui en train de déchiffrer la plaque commémorative de Nietzsche devant le restaurant «Da Monique», nous me diriez: « Dunque tanto giovane!»… jeune pour toute une œuvre… Savez-vous – mais oui, vous le savez! – que dans un an à peine j'aurais atteint ce «quarante-cinq» fatidique!… (non, ce n'est pas la raison pour laquelle j'ai rompu le silence, mais après tout… j'en viens à me le demander!) J'avoue qu'alors, du bas de mes trente-et-un ans, je pensais disposer d'une éternité avant d' approcher ce chiffre. «»Tanto giovane!»… vous aviez bien raison… A Rapallo, en 1882, Nietzsche était plus jeune que je ne le suis aujourd'hui! il avait à peine trente-huit ans… et Lou seulement vingt et un,..Vous voyez, ça n'a aucune importance, tous ces âges. Nous l'avions bien compris, vous et moi, dès le début: pourquoi s'appesantir, entre nous, sur une différence dont l'évidence sautait aux yeux? Le plus troublant, n'était-ce pas cette façon si naturelle dont vous m'aviez emboité le pas pour m'accompagner jusqu'à l' Hôtel Lido Italia?Après tout, les insomnies de Nietzsche à Rapallo étaient le cadet de vos soucis avant que vous ne tombiez sur moi sur cette promenade! Vous étiez loin d'être venu pour ça! D'ailleurs, nous n'avions plus parlé de Nietzsche, ce soir-là– j'étais comblée par mes découvertes , je préférais vous écouter. Vous n'étiez pas là par hasard, non plus, n'est-ce pas?…
Chère Aurore…elle est bien la seule en ce monde à faire semblant d'ignorer mes soixante-dix ans! presque le double de l'âge de Nietzsche à Rapallo, quand j'y pense! elle a beau passer sa vie dans les dates, elle se moque pas mal des jours qui restent –«le temps est du mouvement sur de l'espace»… je n'ai jamais oublié cette petite phrase de Joubert qu'elle me répétait toujours…
Enzo n'était pas un habitué de Rapallo. En 1986, il y venait pour la deuxième fois. En pèlerinage, en quelque sorte – en souvenir de la première fois. Un peu bêtement. Banalement. La première fois, c'était six ans plus tôt – à l'automne. Il n'avait pas voulu pousser le ridicule au point de choisir la même saison. Cette différence fondamentale lui servait même d'alibi. N'avait-il pas dit à Aude, lorsqu'elle lui avait demandé ce qui l'avait amené – précisément – en ce lieu: «Je voulais le voir au printemps»?
«…mais je ne vais pas me mettre à vous raconter votre vie!Nous avons si souvent évoqué cette «inversion» des saisons qui nous avait valu de nous rencontrer: si j'avais été plus scrupuleuse (ce que nous fûmes, par la suite, lors de nos pèlerinages nietzschéens) , jamais je ne serais venue un 16 mai pour découvrir un paysage que Nietzsche n'avait connu qu'en plein hiver glacé – et vous, si vous aviez été plus honnête, vous auriez dû choisir les premiers jours de septembre (si ma mémoire est bonne)… décidément, j'abuse! votre curiosité doit aussi avoir ses limites!… A propos, je me demande si vous pensez à cet an 2000 si proche et dont on nous rebat les oreilles – je vous imagine très bien accrochant un calendrier musulman au mur de votre bureau (vous avez toujours su faire le sourd quand il le fallait)… Les fêtes et les ordinateurs se prépareront sans vous… sans nous.
Dans votre dernière lettre (je l'ai sous les yeux), vous envisagiez d'aller enseigner vos mathématiques un an ou deux aux Etats-Unis («on me le propose, je ne l'ai pas choisi, je n'en ai pas rêvé – c'est ce qui me gêne», écrivez-vous) – L'avez-vous fait? Nous aurions pu nous y croiser – en 92, par exemple, dans le cimetière de Concord, Massachusetts devant la tombe d'Emerson (à moins que je ne vous aie guéri à jamais d'aller voir les tombes d'écrivains!… Vous arrive-t-il de penser à celle de Nietzsche à Röcken? à ces trois tombes, tout contre l'église, à deux pas de la maison natale: Friedrich, le fils, entre les parents et la sœur, reposant désormais auprès de l' «ange», le petit frère de deux ans saisi de convulsions soudaines quelques mois après la mort du père (laissant Friedrich seul avec les femmes!)… Etait-ce l'évocation de cet enfant mort, mais c'est là que, pour la deuxième fois depuis que nous nous connaissions, vous m'avez parlé de ce fils, votre fils, dont vous aviez refusé la naissance et que vous n'aviez encore jamais vu. Ulysse (c'est bien son prénom, n'est-ce pas, comment l'oublier?) doit avoir dix-huit ans aujourd'hui -si mes calculs sont bons…
«Ulysse… oui, comment l'oublier, en effet… j'entends encore la voix d'Aurore: «est-il possible de refuser de voir un fils qui porte un tel prénom…», c'était le premier soir, à Rapallo, au cours de ce dîner chez «Monique», au rez-de-chaussée, avec le fantôme de Nietzsche au dessus de nos têtes… Je n'imaginais pas revoir Aude, rien n'empêchait les confidences… j'avais parlé de mon premier séjour à Rapallo, six ans plus tôt, avec Jeanne, qui m'avait annoncé le dernier matin qu'elle attendait un enfant… si naturellement… un garçon, elle le savait déjà… un garçon, à moi, trop vieux, trop marié, trop divorcé, trop «innocent»– «trahi»– avais-je hurlé… «trop lâche», peut-être, c'est ce qu'elles disent toutes, inconscient, égoiste, cri unanime des génitrices… j'avais seulement caché à Aude qu'avec Jeanne, j'avais séjourné à l'Hôtel Lido Italia… que c'était même la seule raison pour laquelle je ne m'y trouvais pas, que j'avais déjà longuement regardé les mêmes vieilles cartes postales floues du village de Rapallo, la dernière fois, sans penser à Nietzsche, bien sûr… seul le portrait d'Ezra Pound était encadré dans le hall… Je m'étais promis de me replonger dans les Cantos dont je n'étais jamais venu à bout… Je les reprenais toujours par le commencement: Ulysse au pays des morts… Ulysse… les dix-huit ans d'Ulysse… aussi inimaginables pour moi que son visage… jamais Aude ne se trompe dans ses comptes… surtout quand il s'agit du temps qui passe…
Ulysse était donc né loin d'Enzo, le 15 mars 1981, à Nice. Pendant cinq ans, Jeanne avait envoyé des photographies de l'enfant à son père – des photos prises en général le jour de son anniversaire. Il ne les déchirait pas. Il les glissait entre les pages de son «Dictionnaire historique de la langue française» qui s'était trouvé par hasard sur son bureau le jour où il avait reçu la première. Jamais il n'en avait accusé reception. Aude était entrée dans sa vie l'année où il avait reçu la dernière photo de son fils. Il n'y avait pas le moindre lien entre les deux événements. Une simple coïncidence. Les mathématiciens et les poètes ont un faible pour les coïncidences.
… Ne venait-il pas de fêter son cinquième anniversaire lorsque nous nous sommes rencontrés? D'après vous, il ressemblait à sa mère, sur les photos- ce qui avait l'air de vous soulager. Affaire classée. La vie, sa vie, se poursuivrait sans vous. Et voilà que je débarquais avec mon histoire vieille d'un siècle, c'était rassurant, je vous offrais d'explorer un autre continent, de vous éloigner des vivants, de la rancœur et du ressentiment, de partager ce que Nietzsche appelait«le privilège des morts»…
« Et quel est ce privilège?» aviez-vous murmuré, comme A. le demande à B. dans Le Gai Savoir:
Et, comme B., j'avais répondu:
«De ne plus mourir.»
C'est cet instant que vous aviez choisi pour transformer«Aude» en «Aube»– à la gloire de tous les commencements . Jamais nous ne nous sommes sentis aussi vivants, je crois. Disponibles. Ulysse avait une longue vie devant lui, et Nietzsche, l'éternité. Dehors, l'air était doux. Mer calme. Moteurs éteints. Je bénissais la petite centaine d'années qui avait épaissi le temps depuis l'hiver pluvieux de Zarathoustra jusqu'à ce jour de printemps.
Enzo, très cher Enzo, votre patience est-elle à bout?
Vous l'avez remarqué, je n'en doute pas, je ne vous écris pas de Paris. Ce timbre grec a dû vous intriguer – avant même , peut-être que vous ayez reconnu mon écriture sur l'enveloppe. Je vous écris de la terrasse de l'Hôtel Kouros, à Athènes, dont je vous ai souvent parlé. Ici, rien n'a changé depuis 1989, l'année où je l'ai découvert: au-dessus de la porte d'entrée, il manque toujours le U de KOUROS et, par bonheur, la chambre 11 n'a pas été rénovée: pas question de se mettre aux normes du confort étoilé des guides; même papier gris perle sur les murs, même petit lavabo d'angle protégé par six carreaux de céramique bleu pâle, même paysage de neige au-dessus du petit lit à une place, même gravure en couleurs représentant Constantinople en 1821, accrochée en face de LA FENÊTRE – j'insiste sur les majuscules. LA FENÊTRE est le miracle des lieux: elle fait pénétrer la terrasse, l'Acropole et le ciel tout entier dans cette minuscule cellule. Nietzsche l'aurait aimée – je le sais – trop de lumière, peut-être, pour ses yeux, me direz-vous… (Petite parenthèse: n'est-ce pas un comble qu'il n'ait jamais mis les pieds ici, en Grèce?… Qui , pourtant, en a mieux parlé? Hölderlin, peut-être – qui ne l'a jamais vue non plus…). Mais, revenons à la lumière… je n'en ai jamais assez, moi, de lumière, vous ne l'avez pas oublié: vous souvenez-vous de la petite chambre sous les toits, à Sils Maria, celle qui avait l'odeur du pain que le boulanger faisait cuire au rez-de-chaussée, celle où le soleil ne pénétrait que quelques minutes par jour, en fin d'après-midi? Je guettais chaque soir le moment où il illuminerait le bouquet de gentianes bleues cueillies au bord du lac. Mais pour Nietzsche, toujours, partout, même contradiction insoluble entre ses yeux du dehors et ceux du dedans comme il les appelait. Tissu vert sombre sur les murs de la chambre de la pension Durisch et blancheur éclatante de l'autre côté de la fenêtre… Nécessité des deux.
Il me vient une idée, soudain, sous ce ciel qu'il n'a jamais vu – c'est de perdre la trace de ses pas, pour rejoindre celle de ses rêves… Le jeu serait plus infini…
Etes-vous prêt?
Promener son corps dans les rêves des autres… je n'y pensais pas… j'aurais bien volontiers dit «oui»… comme ce premier soir, lorsque je l'avais raccompagnée jusqu'à l'Hôtel Lido Italia… «de quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer?»… c'était bien mon impression… j'étais là, sur le seuil, répétant avec elle ces mots sortis de la bouche de Nietzsche quand il vit Lou pour la première fois dans la Basilique Saint-Pierre, à Rome, ces mots vieux de cent quatre ans, les mêmes, ici, à Rapallo, dans la nuit de printemps…
Enzo se sentait heureux, tout à coup (l'avait-elle prévu, cela aussi, tout comme elle avait deviné son agacement du début?). Il sonna pour qu'on lui apporte un café et en profita pour demander aussi un bloc de papier à lettres. Allait-il rompre la promesse qu'il s'était faite à lui-même de ne plus donner de ses nouvelles à personne?
Cher Enzo, seule l'ignorance complète de votre vie actuelle (et peut-être même l'intime conviction que ma lettre n'atteindra jamais son destinataire) me donne une telle audace. Au fond, je m'écris à moi-même, c'est ce que vous devez penser, si ces mots vous sont vraiment parvenus et si vous avez eu la patience de les lire jusque-là. J'ai la faiblesse de croire que l'on change peu au cours d'une vie: il suffit, pour s'en convaincre, de retomber sur de vieux carnets. Toujours les mêmes citations -les mêmes obsessions . « L'œuvre d'art est un arrêt du temps»… Bref, Enzo, vous êtes le même, je le sais… mais votre vie? le paysage de votre vie? et les autres vies -autour? les accidents? les ruptures? retrouvailles? naissances? morts? disparitions?
Me direz-vous quand tout a basculé?
Un beau jour (pourquoi «beau»?) vous avez décidé (était-ce une décision?) de cesser de m'écrire. Sans explication. J 'ai respecté ce choix: cette absence de justification nous ressemblait, A moi d'interpréter ce silence à ma guise: de voir en lui une fin ou le contraire d'une fin. Les deux étaient possibles. J'ai attendu.
Aujourd'hui, j'ai choisi.
Renversement brutal dans l'ordre des souvenirs. Turin remonte à la surface. Turin: le dernier espace partagé. La dernière chambre, l'orage sous les arcades, la chaleur, la disparition du Caffe Nazionale – tout cela s'est rapproché d'un seul coup. Comme par enchantement. Les images ont repris du relief. Turin: lieu du plus grand bonheur et du plus grand effondrement de Nietzsche – après tout, j'aurais dû y penser. Difficile de survivre après Turin! Même au printemps!
Mais l'automne, Enzo, notre automne, où s'est-il envolé? Turin: dernière étape: avons-nous fait semblant de l'oublier? avons-nous eu peur de la fin?
Lâcheté… ou sagesse?
L'automne sera là dans deux mois. Nous en avons laissé passer neuf. C'est beaucoup. C'est trop. C'est peu.
… Comme elle y tenait, je m'en souviens, à son automne à Turin!… réussir sa sortie… Jamais, nous n'avions envisagé l'après-Turin… hanter les lieux de la folie… Ni Iéna ni Weimar n'étaient prévus au programme… Tout s'arrêtait à Turin. En automne…Et la chambre… oui, la dernière chambre… à quoi ressemblait-elle? Trou noir… «les souvenirs fondus comme le blanc de la neige»… oui… le blanc de la neige ou celui des nuages… couleurs, odeurs: néant… un souvenir, pourtant: le bruit!… la chambre donnait sur une place… quelle place?… Aude était très heureuse d'avoir trouvé cette chambre en plein cœur de la ville. Une place où Nietzsche s'était promené, elle en était sûre, j'ai oublié son nom… peut-être serais-je capable de la retrouver sur un plan… il y avait un théâtre tout près… oui, et aussi l'immeuble où avait vécu Nietzsche… et le très long discours sur la plaque commémorative… encore plus long qu'à Rapallo… elle l'a photographié… elle photographiait tout – les maisons et les arbres, et aussi la variation des ombres sur le sol au fil des heures…t out ce qu'elle s'imaginait qu'il avait pu voir… nous vivions en 1888…
Vous souvenez-vous, Enzo, de cette chambre bruyante de l'Albergo La Primula, au «primo piano», avec ses deux fenêtres donnant sur la Piazza Carignano, à côté du théâtre, de son théâtre, là où il allait écouter Carmen? Il nous suffisait de traverser la place pour nous retrouver devant le 6 de la via Carlo Alberto. A quel étage habitait-il? De quelle fenêtre (orientée à l'est) apercevait-il le Palazzo Carignano? Impossible de le savoir: les plaques commémoratives préfèrent toujours le lyrisme à la précision… Celle-ci battait tous les records… vous souvenez-vous?… je l'ai sous les yeux: « Dans cette maison, Frederico Nietzsche connut la force spirituelle qui se risque dans l'inconnu, la volonté de puissance qui fait naître le héros»… (est-ce parce qu'elle avait été posée en 1944, quand le fascisme d'Elisabeth avait réduit la pensée de son frère à «la volonta di dominio»?…) Un 15 octobre. Pour ses cent ans… ou pour les cinquante-six ans d'Ecce Homo. «L'art du grand rythme… »et cetera, et cetera… Me voici en train de vous faire un cours, de me cacher encore une fois… Moi qui voulais vous parler d'aujourd'hui! Il fait si beau chez Dionysos.
… le 15 octobre… c'était la date que nous avions choisie pour le voyage d'automne… «tant qu'à faire, avait-elle dit, jouons le jeu jusqu'au bout»… l'Albergo Primula, l'Auberge de la Primevère, n'était peut-être pas celle qui convenait le mieux!…
Je compte rester au pays d'Ulysse encore quelques semaines. J'aime l'été, ici, dans la moiteur. J'en ai assez de m'en priver depuis des années à cause des flux migratoires. Il y a toujours moyen de passer entre les gouttes – de vivre à contre-espace, plutôt qu'à contre-temps. Cette année, je ne verrai ni le Parthénon, ni Delphes, ni Epidaure, ni, ni… La Grèce est pleine de villages vides. Je trouverai. J'ai l'intention de remonter vers le Nord, vers Volo. (Nouvelle parenthèse: savez-vous que Chirico – le Chirico des places de Turin, des arcades, des statues , des ombres et de la lumière – est né à Volo en 1888, en juillet, en pleine chaleur, six mois avant l'effondrement de Nietzsche… et savez-vous ce qu'il écrivait? je ne l'invente pas: «la vraie saison, pour Turin, celle à travers laquelle apparaît le mieux son charme métaphysique, c'est l'automne… « ) On n'en sort pas!
J'ai emporté deux guides: Le «Joanne» de 1900 (pour les yeux de Nietzsche) et l'éternel «Routard» (pour les miens). J'envie Nietzsche, qui n'aurait pas eu d'autre choix que de prendre le bateau pour se rendre à Volo. J'ai même les horaires de la Compagnie hellenique: départ du Pirée, 7 heures du soir, prix: 20 drachmes en 2ème classe; précision utile: «payables en drachmes papier et non en drachmes or». Je rêve… Aujourd'hui, on ne veut même plus du papier… Rien dans les poches: seulement des chiffres, des codes plein la tête… Fin de l'âge d'or.
Plus de bateau, non plus, j'attends l'autobus «climatisé» dans une gare bondée.
Peut-être rencontrerai-je Ulysse sur mon chemin?
Lequel?
Répondez-moi. Trop d'inconnu, soudain, me rend muette.
La lettre n'est pas signée.
Vous rendez-vous compte, très chère Aurore, que vous ne me dites rien de vous. Rien de vous pendant ces neuf années. Rien de ce qui a eu lieu – forcément– au cours de ces trois mille jours et trois mille nuits. Rien qui me permettrait de suivre votre corps dans l'espace pendant ces longs mois. Vous reprenez le fil là où il s'était coupé, exactement, comme si le temps n'était pas passé: voilà le cadeau que vous me faites, un cadeau sans prix, inestimable, que je serai bien incapable de vous rendre, je le crains. La seule réponse digne de votre lettre tiendrait en une ligne – télégraphiée: me trouverai à l'Albergo La Primula le 14 octobre au soir.
Ce télégramme, vous ne le recevrez pas.
Vous ne m'imaginiez pas à Rome, n'est-ce pas? Combien de fois vous avais-je répété que je n'habiterais jamais plus dans ma ville natale… J'avais même voulu l'éviter, lors de notre périple nietzschéen: vous vous étiez rendue seule à la basilique Saint-Pierre pour tenter de deviner l'endroit exact où avait bien pu être prononcée cette phrase, vous savez, celle de Nietzsche à Lou, celle des étoiles… pas plus que je n'étais venu à Nice, de peur d'y rencontrer Jeanne, et surtout Ulysse. Chère Aude, vous ne vous trompez jamais dans votre décompte des jours: Ulysse a dix-huit ans depuis cinq mois et je n'ai plus de nouvelles de sa mère. C'est à nous deux de jouer maintenant… Son prénom l'entraînera-t-il vers les rivages d'Ithaque… Trêve de littérature!… Vous voyez, moi aussi, je dérive, je digresse…
«Un beau jour», en effet, oui, il y eut un beau jour – savez-vous, chère Aurore, Aurore de Gênes, ou de Sorrente, ou de Venise (décidément, notre homme savait choisir ses lieux!), je pense souvent à cet autre jour, ce 3 janvier 1889, à Turin, ce beau matin où Nietzsche a sauté au cou d'un cheval maltraité, où il est tombé, sans connaissance, où il s'est réveillé différent, un autre – et le même, pourtant. Turin: lieu de l'inversion de toutes les valeurs…
Un beau jour, donc, ce 8 juin 1990, un samedi lumineux, hésitant entre printemps tardif et été précoce, un matin déjà doux, sur la terrasse de cet appartement d'Aix-en-Provence que vous n'avez jamais vu. J'attendais la visite d'un ami – un collègue de l'université. Nous devions parler, justement, de ce voyage aux Etats-Unis qui me tentait de moins en moins. Il est arrivé vers onze heures. Il y avait comme une gaieté dans l'air, qui ne pouvait échapper à personne. Je l'ai laissé seul, un instant, pour aller faire du café. Je le savais très amateur. J'avais acheté la veille, à son intention, un excellent moka de Harar. Avec lui, la dégustation du café avait tout du rituel religieux. Les yeux fermés, nous avons bu la première gorgée. «Perfetto!» avons-nous lancé en chœur. Mon dernier mot. Ici s'arrête la conscience. Sensation aigüe d'un monde qui m'échappe. Réveil à l'hôpital. Muet. Muet avec des phrases plein la tête.
Un autre. Et pourtant le même.
Une légère paralysie des membres disparut au bout de quelques jours. Seuls les mots restaient toujours coincés. On me promit une récupération progressive. Le nouveau-né muet accepta de croire aux promesses et se mit au travail. Il s'agissait de réparer tous les circuits entre les mots présents et la voix absente, entre les phrases pensées et la main qui refusait de les écrire dans le bon ordre.
La lenteur de cet apprentissage s'accordait mal avec nos fugues légères, convenez-en.
Il me sembla plus simple, au début, de briser toute relation avec celui que je n'étais plus. Couper court aux comparaisons. Je m'accrochais désespérément à l'homme nouveau – après tout, réapprendre à parler c'était peut-être s'offrir une nouvelle jeunesse! La ruse était subtile…
L'homme nouveau n'attendait plus rien du passé, puisqu'il était un autre. Qui le reconnaîtrait? Il pouvait même rentrer chez lui, à Rome.
Rassurez-vous, Aurore, aujourd'hui, je parle. Plus lentement, sans doute. D'une autre voix (pour qui a l'oreille fine – comme vous). Et, vous voyez, j'écris.
«Alors, je vous entends, déjà, ce ne fut qu'un voyage, qu'un «détour par les peuples lointains et les étoiles», comme disait votre cher Nietzsche, «Enzo, de quoi avez-vous peur, vous voici revenu au port, l'automne sera là dans deux mois, à Turin…»
Non, chère Aude, puisque vous êtes au pays d'Ulysse et d'Héraclite, vous le savez bien: on ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve…
Vous rappelez-vous ce que disait Nietzsche à propos d'Aurore – ce livre né de la lumière de Gênes en ce «Saint-Janvier» 1881: «il est ensoleillé, lisse, heureux, pareil à un animal marin qui prend le soleil entre les rochers.»
C'est ainsi que je vous imagine.
Continuez.
© Béatrice Commengé: Paru dans L'Atelier du Roman en Juin 2001 (N°26)