Dresde, de l'avion, juste avant d'atterrir, envahie d'une brume épaisse à travers laquelle on aperçoit le fleuve qui serpente. La pluie blanchissait les rues. Comme Élisa n'avait pas pu venir me chercher à l'aéroport, comme il fallait traverser l'agglomération et une bonne partie de la ville pour rejoindre le pavillon de ses parents, j'ai pris un taxi. Le chauffeur m'a dit que c'était une bonne saison pour visiter la région. C'était un homme assez corpulent. Son regard avait quelque chose d'éteint. Pour une fois, j'avais envie de parler et, un peu bêtement, je lui ai répondu dans un allemand approximatif que je ne venais pas à Dresde pour visiter mais pour me fiancer. Il a eu l'air content pour moi. Il m'a félicité : « Gut gut » et, en se retournant vers moi, il a ajouté, pour rire, je suppose, que c'était une bonne saison pour se fiancer. Après, il ne m'a plus adressé la parole. Il a haussé le volume de la radio pour écouter les commentaires d'un match de football. Le taxi est entré dans une zone industrielle où, derrière des grilles et des murs recouverts de barbelés, des entrepôts militaires de brique rouge, désaffectés, percés de fenêtres brisées, des échafaudages à l'abandon, des caténaires et des wagonnets remplis de lignite, voisinaient avec d'immenses cheminées dont le sommet découpé sur l'horizon crachait par intermittence des fumerolles jaunâtres entre lesquelles les avions ressemblaient d'ici à d'énormes insectes. Puis le taxi a emprunté un boulevard périphérique et il a longé des rangées d'immeubles élevés comme des monuments funèbres, dont la couleur uniformément sombre semblait encore porter le deuil des sinistres de la guerre.
Bientôt une autre ville approchait. On ne voyait personne à l'extérieur et j'avais peine à imaginer que l'été commençait dans cette région désertée, que des milliers d'Allemands vivaient dans ces immeubles devant lesquels je défilais avec la sérénité d'un empereur qui, après la victoire, contemple son œuvre et les champs de ruines dont il est le nouveau maître.
© Philippe Vilain: éditions Gallimard, L'infini, 2 oct. 2003. Retrouvez L'Été à Dresde chaque mercredi du mois d'octobre.