Pleutil: Création-réaction littéraire

jeu 30 mai 2002, 11h34, Paris.
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Ciné-proses Hervé Chesnais

À Serge Daney

Vinrent alors les ombres
graves comme des sœurs
à sa rencontre
douces dans la sollicitude
mais lui pas moins seul
croyait toucher à leur passage
la terreur du vertige
les écharpes obscures.

Happy together (Together alone)

À Wong Kar-Waï

Le tango qu'ils dansaient ne les unissait pas, et les bières sur la table, ils en avaient trop bu pour rire, ils titubaient leurs pas, lorsqu'il fallait encore une fois aller pisser. Il avait proposé: repartons à zéro, ils étaient partis en effet, ils étaient partis en été ils étaient arrivés l'hiver, tout l'argent y était passé, il avait fallu travailler, apprendre la langue, louer une chambre, sourire aux touristes japonais qui ne comprenaient rien. Arrivés à zéro, dans l'exact envers du monde, ils ont cessé de s'aimer, ont fait lit à part, ont attendu que les mains cicatrisent et que l'hiver s'éloigne, dans des odeurs de nouilles chinoises. Le tango qu'ils dansaient ne les unissait pas. Etanches au monde, ils le devinrent l'un à l'autre, et celui-là qui se rendit seul aux chutes, n'en fut pas émerveillé. Reste la lampe dont la lumière tourne et repart à zéro dans les mains en larmes de celui qui n'a pas vu les cataractes.

Loin

À André Téchiné

La mer ment de tous ses prestiges, les côtes plus encore, que seul semble éloigner le regard myope qui sait le prix de son désir. On étouffe à Tanger, la ville est morte à elle-même, et pour un souffle, des enfants s'exercent à l'acrobatie: on ne peut respirer que démantibulé. La brume s'abat sur le port, et reste dans la médina l'écume noire de la misère: souvenirs d'Afrique, une casserole abandonnée sur un réchaud. Chercher l'ombre hachée des eucalyptus.
Vous partirez sur la mer menteuse, convoyés par les négriers éternels qui vous foutront à l'eau, loin de Gibraltar (c'est le nom que vous donnez au désir), pas si loin de Tanger que vous n'y retourniez vous brûler les yeux dos à la ville, face à la mer. Vous repartirez. La Guardia Civil ne compte plus vos cadavres. Vous repartirez. Saïd le myope, lui ne se verra pas mourir, Saïd, au moins, il aura respiré avant.

Lenteur des steppes

À Aktan Abdykalykov

La moto fumait plus bleu que les gitanes de ma mère, et qui l'aurait volée ne serait pas allé loin. Elle leur restait donc, on la leur rapportait même, les soirs où le père était trop bourré pour rentrer avec, trop bourré même pour se rappeler où il l'avait laissée. Ils traversaient sans regarder le passage à niveau, mais aucun risque, aucun vertige: les trains étaient rares par la plaine, un seul s'arrêtait à la gare, les vieilles elles préféraient prendre le car cacochyme qui fumait plus noir que la moto ne fumait bleu. Elles l'avaient attendu des heures, c'était un temps où tout prenait des heures, ce n'était pas la fin de l'histoire, non, puisque rien, jamais, n'avait commencé, on savait bien qu'au delà de l'horizon, c'était encore la plaine, on avait la sagesse de ne pas aller vérifier. Tout était patience, jusqu'au cours de la rivière, au sourire des filles. Ce n'était pas l'ennui non plus: le désir trouvait sa solution. Allongés la nuit sur le bord du chemin ils écoutaient les peupliers bruisser, le long de la rivière ils regardaient l'eau fuir comme l'amour. Mélancolie kirghize.

Envie de l'eau

À Imamura Shôhei

Les femmes y sont anguilles, elles lancent, hardies, des harpons, des baleines les déshabillent. Il pleut du feu sur le Japon malade. L'expert en foie regarde enfin la pêcheuse trempée, Eve que peut-être la pluie noire ne gangrènera pas. Les femmes au geyser tiède volent du fromage pimenté dans les supermarchés, fabriquent des gâteaux pour les maisons de thé, attendent des années celui qui les a fait jaillir, ruissellent d'eau fécondes où les poissons s'abreuvent. Les hommes ne savent pas qui être, et regardent l'eau couler sous le pont rouge. Heureux celui qui le matin délaisse l'épervier, les dorades, les mulets d'eaux saumâtres, et court boire à la source, et donne l'huile pour remercier l'eau.

Photographie du jour


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