Assise à la table du déjeuner pascal, la petite se confectionne entre deux tranches de pain de mie un sandwich aux smarties et ne répond pas à la question qu’on lui pose.
En pose une autre: « Tu trouves pas que c’est joli? », ces cercles de sucre fondu qui mouchètent la mie blanche du pain jusqu’aux quatre coins.
Ce qui est joli aussi, c’est le bruit des capsules sous ses dents, le croustillement de cette molle résistance. Et c’est joli aussi de sentir dégorger des bourgeons de chocolat fondu dans le silence de sa bouche. Et ce vitrail de laque brillante, bleue, verte, jaune, rouge, orange, violette, marron, aussi, c’est joli. Non, elle ne veut pas d’agneau, non et non.
(croire en la résurrection)
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Dans la cour de récréation, elle dit qu’en fait elle s’appelle Stéphanie.
« Je m’appelle Stéphanie en fait »
S’y croit, se fait l’effet d’une enfant trouvée, d’un destin terrible, entre la honte et le délice, ça dépend des moments.
Mais où est-elle allée chercher une idée pareille? (La maîtresse a parlé à sa mère.) « Je me demande ce qui te passe par la tête! »
Dans la cour de récréation, Marianne s’appelle Marianne, Aline s’appelle Aline, Jenny s’appelle Jenny, ni princesses, ni fugueuses. Elles ne la prennent pas au sérieux, n’y croient pas, « elle fait son intéressante », disent-elles.
Donc l’effet ne prend pas. Alors la petite en rajoute. Dit qu’elle s’appelle Stéphanie en fait, mais que ses copines préférées ont le droit de l’appeler Fanny. Le diminutif possède des accents de petite lavandière en tablier et de la gentillesse dans les poches.
En 1968, les Stéphanie ne courent pas les rues. Les Stéphanie sont rares.
Au bureau de tabac où sa mère l’envoie chaque jour acheter deux paquets de Craven A, la petite a vu, sur la couverture d’un magazine, ce prénom écrit en lettres bleues, déliées comme un ruban. Sous le prénom, une femme nue, allongée sur le ventre, relève ses fesses très haut. Entre ses cuisses elle retient un drap bleu, qu’elle semble aspirer avec le ventre, ou quoi. Ce pan de tissu à la lavande occupe toute la page du magazine comme une tente rafraîchissante, et le corps blond fait armature. Pendant une semaine, chaque jour, deux paquets de Craven A, et la couverture du magazine. Avec ce regard pâle et indéfinissable de Stéphanie qui la regarde.
Dans la cour de récréation, elle dit qu’elle s’appelle Stéphanie, ce qui est faux, et que ses copines préférées ont le droit de l’appeler Fanny, ce qui serait vrai si c’était vrai.
Mais sa copine préférée préfère l’appeler Sylvie. Elle l’appelle Sylvie. Elle la met au désespoir d’habiter ce corps pâle que ses parents ne murmurent jamais, ses vrais parents.
Elle est vraiment sa copine préférée. Elle s’appelle Florence. Et Flo, rien que pour elle.
(cours préparatoire, la maîtresse s’appelle Madame Gentile)
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La petite a du chagrin. Elle est assise sur un banc au bord de la Moselle, les yeux dedans.
Elle lutte avec obstination contre les remous contrariés qui malaxent l’eau brune et pâteuse. Vite! une idée, n’importe quoi: l’eau brune et pâteuse, les branches du batteur électrique dans la crème au chocolat.
N’importe quoi d’autre. Vite, une idée! Inventer. Mais quoi?
« L’Homme du Picardie » est un feuilleton très pauvre. « Une Femme trompée » aussi, c’est un feuilleton très pauvre. Elle en a assez. Ils n’ont qu’à la regarder, la télé!
La petite, elle, cherche des idées, des leurres généreux, rieurs et baratineurs, des inventeurs de boniments, des stimulateurs de coquetterie, des boucleurs de cheveux. Elle refait le monde, plante des vignes et des pommiers d’amour. Elle jette du pain aux pigeons et aux mouettes. Assise sur le banc, se soliloque une histoire de vilain canard. Vient alors le souvenir d’un cendrier qu’elle avait bricolé pour la fête des pères avec une coquille de Saint-Jacques, un cure-pipe argenté, du carton noir, deux boutons de couleur et des plumes prises dans l’édredon. Et soudain une sirène d’ambulance dans le lointain. Comme il fait froid sur ce banc.
Les leurres bien sûr se sont débinés.
À leur place, l’absence. Mais l’absence d’un manque, d’un vrai manque, d’un vrai manque bien costaud qui donnerait des berges à ce chagrin qui charrie tout, qui charrie rien, qui charrie une couleur sans lumière, une couleur qui est la somme des couleurs renversées, noyées par la Moselle.
La petite n’a plus les mots qui donnent la main.
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© Sylvie Bocqui: à paraître en septembre 2002 chez ECLATS D’ENCRE.