Elle est entrée comme le soleil, ses boucles blondes haut perchées nouées d'un ruban vert, un bouquet de lilas dans une main, un panier de fruits dans l'autre… Une allégorie de l'été. Je l'avais parfois vue passer les semaines précédentes, mais l'hiver qui n'en finissait pas l'engonçait alors dans de lourdes étoffes, la chaussait de bottes, enfermait ses cheveux sous un bonnet de tricot. Seuls émergeaient ses yeux d'un bleu étonnant, transparent, un bleu de naufrage. Elle était déjà la coqueluche des infirmières à qui Elle distribuait sourires et chocolats. Les sourires qui semblaient lui être aussi naturels qu'à d'autres la respiration. Les chocolats qu'on lui offrait à lui et qu'il ne mangeait pas.
Elle est entrée comme le soleil, avec une robe presque transparente et pourtant si pudique, exactement vêtue comme l'ombre qui danse derrière mes paupières quand j'imagine la femme que j'aimerais aimer. J'ai des idées très précises sur les vêtements des femmes. Des images. Quelque chose de léger qui flotte, qui laisse deviner sans dévoiler tout à fait. Même si je dois être le seul dans mon siècle, je hais les minijupes, les décolletés plongeants et les sourires en cuisses ouvertes de celles qui les portent. Des corps dénudés, j'en vois toute la journée, et qui n'ont pas choisi de l'être. Pour désirer, j'ai besoin de rêver. Cette fille semblait créée sur mesure pour mon cinéma personnel. Sur l'écran noir de mes nuits blanches, c'est sa silhouette aérienne qui se dessine depuis toujours.
Elle est entrée avec ses fleurs, ses rubans et ses fruits, et je me suis forcé à penser, avec le cynisme qui est de mise chez nous, qu'Elle ferait une jeune veuve ma foi très comestible. En fait, je crois que je suis tombé instantanément amoureux.
Elle est entrée comme le soleil, elle a dit « Comment tu vas aujourd'hui par ce beau temps? Mieux, j'en suis sûre. Regarde, dehors, c'est la vie. Bientôt tu sortiras et nous irons ensemble à la mer ou bien à la campagne, comme tu veux, c'est beau partout en cette saison ». Elle a disposé les lilas dans un vase (un vrai vase, où l'avait-elle déniché, celui-là, il n'y a jamais moyen de rien obtenir ici, à part quelques bocaux qui sentent la pharmacie), Elle a pris le temps de répartir les couleurs, une grappe violette, deux blanches, une mauve…, fait couler l'eau du robinet pour qu'elle soit plus fraîche, expliqué qu'elle avait entaillé les branches des lilas en biseau pour qu'ils aient une chance de survivre dans cette atmosphère surchauffée. J'ai pensé un instant qu'Elle cherchait à gagner du temps, à retarder le moment où Elle devrait le regarder en face. Enfin, Elle s'est retournée et ses yeux étaient limpides comme le ciel de cette journée, Elle a posé le panier sur le lit, des fraises, des framboises, du raisin, d'autres fruits plus rares, sûrement exotiques, une débauche de couleurs et de parfums. Elle a enchaîné, très vite, presque sans respirer « J'espère que tu vas manger avec tout ça. Ça embaumait tellement dans la voiture, j'ai dû me retenir pour ne pas t'en voler la moitié en route. Tu vas manger, dis? Il faut manger pour guérir. N'est-ce pas, Docteur, qu'il doit manger? ».
J'ai bredouillé « Bien sûr », prétexté qu'on m'attendait et quitté la chambre. Je ne me voyais pas expliquer à cette créature radieuse qu'avec son palais en papier mâché, ses muqueuses enflammées et ses mycoses diverses, le déchet humain qui gisait dans le lit était à peu près incapable d'avaler quoi que ce soit ou, en tout cas, de distinguer un goût d'un autre. Si, tout de même. Au début des chaleurs, il a eu envie d'une bière, une bière bien fraîche. On s'est empressé de lui en apporter une. Il a bu une gorgée, il a dit: « Elle a le goût de menthe », il l'a reposée et s'est mis à pleurer. Au milieu de son naufrage, cette dérisoire déception le coupait un peu plus de la vie et de ses plaisirs dérisoires. Bref, kiwis, ananas ou mangues, pour lui, c'est carton-pâte et compagnie, il n'y touchera même pas. D'un geste las, il les offrira à la première infirmière venue, dès qu'Elle sera partie. Le sait-Elle? Que cache-t-Elle derrière son sourire immuable?
J'ai continué ma tournée, si troublé que j'ai répondu n'importe quoi à une question de madame Dubreuil que je n'avais pas entendue. Elle m'a regardé d'un air surpris. D'habitude j'accorde à chacun toute l'attention qu'il mérite et qu'il attend. Je me suis excusé, « vous comprenez, la fatigue, la chaleur, le surmenage. Mais bien sûr, madame Dubreuil, les résultats de votre fibro sont tout à fait encourageants, vous voyez que vous avez eu tort de vous faire du souci et de vous en rendre malade trois jours à l'avance ». Heureusement, tout ce baratin n'était pas seulement du pipeau. Certes, madame Dubreuil est prête à gober n'importe quoi qui la rassure, mais c'est tout de même plus facile de tenir ce langage quand il ne contredit pas la réalité de manière trop flagrante.
Je suis passé plus rapidement chez monsieur Marin. Lui ne demande plus rien depuis longtemps, il est fatigué qu'on lui mente. Il a même donné des consignes pour qu'on interdise les visites et débranché le téléphone. Si loin déjà du monde des vivants qu'il ne veut plus – ne peut plus – avoir aucun commerce avec lui. C'était un comédien de renom, une vraie star qui traînait dans son sillage une nuée d'admirateurs et de courtisans, plus quelques jolies filles pour couverture de magazine. Loin des sunlights, il joue La Mort du loup devant un parterre vide. Seule une petite femme éteinte et désemparée vient parfois demander si elle peut le voir. Elle s'en retourne sans trop insister. Est-ce son épouse? Peu crédible. Elle n'a pas non plus l'âge d'être sa mère. Sa sœur, peut-être. En tout cas, rien de commun avec Elle. Bon, voilà que je déraille de nouveau. Il va falloir que je me surveille. Dangereux dans mon métier de rêvasser. D'habitude, je n'en ai ni le temps ni le goût. Entre la mort des uns et la souffrance des autres, il reste peu de place pour les contes de fées. C'est pourquoi la Belle aux cheveux d'or semble si incongrue dans cet univers. Pour un peu, j'enfourcherais mon cheval blanc pour l'arracher aux dragons qui l'y retiennent prisonnière.
Je me sentais un peu ridicule dans mes divagations adolescentes et, comme aucun fougueux destrier ne galopait aux alentours, je me suis contenté de quitter la chambre de monsieur Marin à pas feutrés, lâchement soulagé qu'il ait feint de dormir et m'ait épargné le « Alors, docteur? » fatidique. Difficile de mentir aux sidéens, plus encore qu'aux cancéreux de l'aile B. Le cancer, on s'en tire, parfois, avec un peu de chance et beaucoup de courage. Les réussites servent de modèles aux autres, les aident à s'accrocher. Tandis que le sida…
Perdu dans mes pensées, je l'avais presque oubliée, Elle, et j'allais donner mes consignes pour la nuit aux infirmières de garde quand je l'ai croisée qui s'en allait. Sans la robe fleurie, le ruban vert dans les cheveux et les lacets noirs des espadrilles qui grimpaient à l'assaut de ses jambes fines (ma rétine avait photographié le tout très précisément), j'aurais pu ne pas la reconnaître. Son visage était gris, Elle trébuchait sur ses hautes semelles et son chignon de guingois tanguait d'une oreille à l'autre. Elle ne m'a pas accordé un regard, Elle a chancelé un peu et Elle s'est précipitée vers la porte des toilettes, au bout du couloir. J'ai hésité, puis je l'ai suivie. Je préparais une vague excuse à mon indiscrétion, Elle n'avait vraiment pas l'air bien, je m'inquiétais à titre professionnel et même simplement humain, etc. mais je n'ai pas eu à chercher de prétexte à mon intrusion: la porte était restée ouverte et, à genoux devant la cuvette, Elle vomissait son âme. Incident si banal ici, si anodin même en regard d'autres que je me suis étonné d'en être si choqué. Ça m'apprendra à fantasmer, ai-je pensé. Je suis pourtant mieux placé que personne pour me souvenir qu'entre la Belle et la Bête la frontière est bien mince, que la trivialité du fonctionnement de notre corps nous piège au détour de nos émois les plus nobles. Je me suis ressaisi, le temps que s'apaisent les spasmes qui la secouaient, et j'ai demandé:
« Ça ne va pas? (question stupide s'il en fut et que j'ai aussitôt regrettée, mais trop tard). Je peux vous aider? »
Elle m'a regardé avec une sorte de rage dans les yeux, à la limite de la haine, et elle a articulé froidement:
« Oui. Vous pratiquez l'euthanasie? »
Elle n'a pas attendu une réponse que j'étais bien trop interloqué pour donner, Elle s'est relevée, a ramassé son sac et a réussi à sortir presque dignement, tandis que je m'effaçais contre le mur pour la laisser passer, abasourdi.
Je n'avais pas encore récupéré quand je suis arrivé dans le bureau des infirmières. La grande Janine parlait d'Elle, justement, ou plutôt de son mari.
« Il baisse à vue d'œil, le 8. Il va nous claquer dans les mains avant longtemps.
— De toute façon, a fait remarquer Laurence, le plus tôt sera le mieux. Tu sais ce qu'il a écrit sur son journal? Je l'ai vu parce qu'il l'avait laissé ouvert sur la table de nuit. «Ce n'est pas la mort qui me fait peur, c'est la lenteur du processus».
— Saloperie de maladie, ai-je dit. Encore heureux qu'il ne la lui ait pas refilée, à Elle. »
Janine m'a regardé avec étonnement.
« Mais il lui a refilée. Elle est séropositive. Vous ne le saviez pas? »
J'ai été pris à mon tour d'une formidable envie de dégueuler.
© Brigitte Niquet: publié dans la revue Sol'Air en 2000.