Bortek, tableau de la chaise
(…) La salle du trône. Bortek siège sur une chaise roulante.Le juge Ramplon est dans une cage. Le sergent Touma Folle, habillé enévêque, amène un prévenu.
BORTEK — Qu'a-t-il fait de si grave, ce bougre?
TOUMA FOLLE — Et bien, seigneur, ce bougre n'est pas si bougre que ça.Il écrit des livres, qu'on juge bons quand on a du jugement.
BORTEK — Et quand on n'a pas de jugement?
TOUMA FOLLE — On ne les aime pas.
BORTEK — Et qu'y a-t-il donc de si détestable dans ces livres?
TOUMA FOLLE - De bien mauvais écrits!
BORTEK — Mais quoi encore, s'ils sont si bons?
TOUMA FOLLE — Ils contiennent des choses qu'on a peine à croire.
BORTEK — Mais quoi encore, qu'il faille croire les yeux fermés,sans savoir à qui l'on a affaire, car c'est un inconnu.
TOUMA FOLLE — Pas pour tout le monde.
BORTEK — Et qu'entend-il, ce monde, qu'il faut punir?
TOUMA FOLLE — Que le royaume est un foutoir, seigneur.
BORTEK — Un foutoir?
TOUMA FOLLE — J'en ai peur!
BORTEK — Mais encore…
TOUMA FOLLE — Que son roi est un jean-foutre.
RAMPLON — Un jean-foutre, t.. r… e… oui?
TOUMA FOLLE — Et que ceci, et que cela…
BORTEK — Tant de choses en si peu de mots! Voilà un monde qui sait existeravec art! Et c'est écrit?
TOUMA FOLLE — C'est écrit là, seigneur.
BORTEK — Et c'est lisible?
TOUMA FOLLE — On le dirait bien, seigneur.
BORTEK — Et que dit la loi dans ce cas, juge Ramplon?
RAMPLON — Je cherche, et je ne trouve pas. Je ne trouve rien à redire.On peut tout écrire, si j'en crois ce qui est écrit là!
BORTEK — C'est que je n'avais pas prévu qu'on écrivîtdes insanités sur ma personne et à mon propos! Si je ne l'aipas prévu, c'est que cela ne peut arriver, car je ne me trompe jamais.Donc, cet homme n'a rien écrit de coupable.
L'ACCUSÉ — J'affirme le contraire!
RAMPLON — Ton affirmation est sans fondement juridique!
L'ACCUSÉ — Il y a des fondements qui se passent de la loi!
RAMPLON — Ce serait injuste! Ceci mérite la mort: c'est écrit!
BORTEK — Alors tuez-le! (On lui enfonce le couteau dans la gorge)
RAMPLON — Justice est faite!
TOUMA FOLLE — C'est tout pour aujourd'hui.
RAMPLON — Le peuple est sage ces temps-ci.
BORTEK — Trop sage! Faites une loi pour condamner la sagesse. Sinon tu deviendrasparesseux, juge Ramplon! (Le tribunal se retire)
BORTEK — Bon sang! Quelle folie! Tout cela finira mal, avant même d'avoirfait le point. Il faut bien que je sache où j'en suis. Et je nele sais pas. J'ai sans doute trop vécu. J'ai dépasséla limite au delà de laquelle tout est possible, mais follement. Ou jen'ai rien dépassé du tout. Où est mon historiographe?Parti avec ses minutes. Il ne laissera rien. Je suis là pour le perdre,entre autres perditions. Cette sève! N'y pensons plus. Les affairesdu royaume sont si compliquées! Et ce peuple qui ne se révoltepas! Il dure et endure. Je ne comprends pas. Quelle folie! Je règne surce qui va finir sans révolte. Un procès peut-être. Ils medoivent bien ça. Un procès, de la belle matière pour unhistoriographe. Cette sève qui monte en moi! Le peuple ne me comprendrapas. J'ai agi pour mon bien, alors forcément j'ai fait le mal.Cette sève! (Entre Celia, fille de Bortek)
CELIA — Mon papa, mon petit bout de papa. Tu parles tout seul?
(…) (Entre Marie-Pipi, épouse de Bortek)
BORTEK — Que veux-tu encore?
MARIE PIPI — Que voudrais-je, sinon le mal que tu me fais?
CELIA — Papa ne fait pas le mal!
MARIE PIPI — Il le fait puisque je le dis.
CELIA — Tu mens!
MARIE PIPI — C'est lui qui te l'a dit?
BORTEK — Laisse-la et vide ton sac à vipères!
MARIE PIPI — Les vipères que je te réserve ne sont pas encorenées. Ou bien, si mon oreille ne m'a pas trahie, c'est unevipère qui se meut dans le ventre de ta fille. Il paraît qu'ellea une belle voix. On l'entend de loin.
BORTEK — Vieille chose! Si tu ne te tais pas…
MARIE PIPI — … je parlerai!
BORTEK — Tu ne diras rien sur ce sujet.
MARIE PIPI — La vipère est naissante et je l'aime déjà.Sera-ce une fille ou un garçon? Ta fille n'est pas ta fille et sonfruit est ton fruit ou bien elle est ta fille et son fruit n'est pas letien ou bien…
BORTEK — Tais-toi, épouvantail! Veux-tu lui faire peur?
CELIA — J'ai peur, mon papa, quelle vipère?
BORTEK — Il n'y a pas de vipère.
MARIE PIPI — Si, là, dans ton ventre.
BORTEK — Ce n'est pas une vipère.
CELIA — Qu'est-ce que c'est alors?
BORTEK — C'est un prince, ou une princesse, qui sait?
CELIA — Ce sera merveilleux, mon petit papa!
BORTEK — Il le faudra bien, sinon ça ferait des histoires. Et cette peaude vessie s'en délecterait. Crapaud immonde!
CELIA — Mais, mon papa…
BORTEK — Oui, mon petit?
CELIA — Qui l'a mis dedans?
BORTEK — Qui qui dedans quoi?
CELIA — Le prince dans mon ventre?
MARIE PIPI — Ou la princesse…
CELIA — Ou la princesse dans mon ventre?
BORTEK — Personne ne l'a mis dedans. C'est venu comme ça.
CELIA — De par-ci ou de par-là!
BORTEK — De n'importe où.
MARIE PIPI — Si tu soulèves un peu sa robe, petite princesse, tu verrasd'où te viennent ces prodigalités.
CELIA — Sous ta robe?
BORTEK — Il n'y a rien sous ma robe!
MARIE PIPI — Si!
BORTEK — ?
CELIA — Il y a toi!
BORTEK — Bien sûr, chérie. Personne d'autre.
CELIA — Ce n'est pas comme moi.
BORTEK — Comment cela: comme toi!
CELIA — Je ne suis pas seule sous ma robe.
BORTEK — Eh non! Tu n'es plus seule désormais. Mais ça nedurera pas.
CELIA — Tu vois bien que ça finira un jour!
BORTEK — Mais non! Ce jour-là, tout commence. C'est comme çapour toutes les mères du monde.
CELIA — Les mères? Tu veux dire les pères?
BORTEK — Oui, les pères comme moi, les mères comme toi.
CELIA — Et les petits princes qui vont tout nus!
BORTEK — En attendant d'aller se rhabiller.
CELIA — Je ne les casserai pas.
BORTEK — Je te le demande.
CELIA — Et je ne les jetterai pas du haut de la tour, comme mes souliers.
BORTEK — C'est parce que tes souliers n'ont pas de cœur.
CELIA — Ils sentent mauvais. Mes pieds aussi. Mais je ne peux pas jeter mespieds sans me jeter moi-même! Ah! Ah! Ah!
BORTEK — Quelquefois je me demande si elle ne simule pas la folie. Voilàqu'elle rit à présent. Elle a un air de folie!
MARIE PIPI — Elle est grosse, et ça ne te soucie pas?
BORTEK — Elle est très grosse, et j'ai beaucoup de soucis. Ah! sielle pouvait se taire. Mais tais-toi donc ma fille! Tu me rendras fou!
CELIA — Mais c'est qu'il me chatouille si fort! Je n'en puisplus.
BORTEK — Il te chatouille! Mais qui te chatouille quoi comment pourquoi!
CELIA — Pourquoi? Parce qu'il m'aime! Comment? Avec le bout de sonnez! Quoi? Mon derrière, pardi! Qui?
MARIE PIPI — Oui, qui?
BORTEK — Mais qui, nom d'une pipe!
CELIA — Qui? Personne.
BORTEK — Tu me caches quelque chose, ma fille.
CELIA — Si je cache quelque chose, c'est que je ne savais pas. Tu vas mefaire pleurer, mon papa.
BORTEK — Je ne le veux pas.
CELIA — Si je pleure, c'est le cri du marsouin Hoc! Hoc! Hoc! Hoc!
BORTEK — Arrête! Je préfère le cri de la mouette!
CELIA — Hip! Hip! Hip! Hip!
BORTEK — Ma pauvre tête en papier mâché! Ne pourrais-tu unefois imiter le silence!
CELIA — Si fait, mon papa.
BORTEK — Voilà qui est mieux. Alors, qui? (Silence)
BORTEK — Mais qui? Je t'écoute. Qui? Vas-tu parler, nom d'uncréneau publicitaire! Vas-tu parler que j'entende ce que je doisentendre?
CELIA — Tu ne sais pas ce que tu veux, mon papa. Le silence ne te dit rien?
BORTEK — C'est le moins qu'on puisse dire. A part le silence, le cride la mouette et celui du marsouin, que sais-tu imiter, ma chérie?
CELIA — Le crapaud en chaleur.
BORTEK — Non.
CELIA — L'éléphant qui a froid.
BORTEK — Non. Pas l'éléphant.
CELIA — Le chat qui pète. La mule qui dit non. Le rastaquouèrequi rastaquouère. Le chameau qui déserte. La toupie qui s'oublie…
BORTEK — Et la petite fille?
CELIA — Elle fait pipi.
BORTEK — Elle ne dit rien?
CELIA — Elle ne dit rien. Elle fait pipi. (Ramplon sort de la robe de Célia)
RAMPLON — Ah! pas ça! Je veux bien lui faire des enfants en lui fourrantle bout de mon nez dans son derrière, même si le règlementl'interdit! Mais qu'elle me pisse dessus, alors là, non!
(… suite au meurtre de Celia par Bortek, le peuple se révolte…)
TOUMA FOLLE — Mais bon sang! Que se passe-t-il ici?
MARIE PIPI — Nos dieux sont en colère, je crois.
TOUMA FOLLE — Ils se battent pour notre bien, je crois.
MARIE PIPI — Ils ne gagneront pas, je crois.
TOUMA FOLLE — Croyez ce que vous voulez! Arrêtez-moi ces garnements! (Onemmène Bortek et Ramplon. Le peuple sort en slogan)
TOUMA FOLLE — Que fais-tu là, vieille relique? Tu me reluques?
MARIE PIPI — Tu es un bel homme.
TOUMA FOLLE — Tu n'es pas une belle femme.
MARIE PIPI — Je l'ai été.
TOUMA FOLLE — Mais c'est vieux. Va-t-en. J'ai à faire.
MARIE PIPI — Vas-tu t'asseoir sur le trône?
TOUMA FOLLE — Le moment est favorable. Mais les sergents ne font pas de bonsmonarques.
MARIE PIPI — A ta place, je réfléchirais.
TOUMA FOLLE — Je te promets de réfléchir.
MARIE PIPI — Ne tarde pas. Il faut battre le fer quand il est chaud.
TOUMA FOLLE — Le rôle de la reine ne te déplairait pas, je crois.
MARIE PIPI — Celui de roi t'irait tout juste.
TOUMA FOLLE — Dommage que tu sois laide.
MARIE PIPI — Dommage que tu sois si beau!
© Patrick Cintas: publié dans la 3e éditions des Jours