Je ne sais par quel biais, mais l’épopée de Rimbaud était parvenue jusqu’à mes oreilles. Au fond d’étés torrides, je rejouais mes Saisons en enfer, j’égrenais le pays, les bals des villages perdus, avec deux ou trois gars dont les poings savaient démanteler la face d’un taureau, leurs épaules nègres soulever les culs de tracteurs rutilants, donner du fil à retordre à la gendarmerie. Grêle chef de cette bande sans avenir, je n’exerçais, cependant, de véritable pouvoir sur aucun. Ils me respectaient. J’avais des Lettres. Ou tout au moins, des bribes, quelques balbutiements qualifiés ici ou là de salutaires; de maigres trésors à protéger, à embellir. Je n’étais pas amoché de la face et, en dépit de ma courte taille, j’avais, dirons-nous, une certaine allure naturelle qui leur en jetait, semblait-il. La démocratie, et non mon talent, venait de m’envoyer au lycée. La démocratie m’avait donc à la bonne. Avec du silence, ma mère poignardait ses chagrins, la dépouille invisible de papa sous nos yeux. Il était là, l’Absent, sempiternellement parmi nous, avec sa figure de héros dont nous n’avions pu fermer les yeux. La tourbe l’avait pris, lui, mais ne me voulait plus. On me prédisait un avenir du tonnerre. Bien que je ne partageasse guère leurs mauvaises manières qui consistaient à faire imploser, par pure jalousie, la paire de musiciens qui s’échinaient à nous jouer la faribole du pâtre grec, prétextant des flirts louches avec nos filles, j’avais pour eux, les compagnons cités plus haut, deux doigts d’admiration. Ils étaient solides comme des rocs; des saints, avec qui ils déblatéraient. Impitoyables avec les autres. Tout cela s’achevait dans la vinasse et de tardifs combats de boxe ensanglantant les prés tout proches; à l’aube, les herbes étaient rouges de ce sang qui avait coulé pour rien; je pris la mesure des bêtes qu’ils étaient tandis que moi je sifflotais mes vers de farfadet aux oreilles attentives de quelque paysanne dont j’écoutais chanter le plaisir à l’arrière d’un camion qui, dès l’aube du lundi, conduirait le bétail aux abattoirs. Les suspensions du véhicule scandaient nos halètements de fanfarons et, le lundi, cloué justement au lycée, dans le doux froufrou des pages que l’on tourne, tandis que les bêtes étaient saignées dans les hangars froids, je sentais sur ma peau cette odeur de paille que je n’oublierai jamais. Mes brodequins traînaient aussi leur allure de plouc. C’était la honte mais pourquoi en parler, quand l’on passe sa vie à la taire. La nuit, pendant des années, elle fut en ma compagnie, sous les draps, dans le silence monstrueux d’un dortoir où d’autres souffles chantonnaient leur sommeil. J’étais seul, déjà, dans ces heures défaites et le silence ne m’apportait vraiment rien car j’ignorais alors qu’il me faudrait vivre ce que je rêvais, parapher de mes chairs le temps de l’épreuve et celui, non moins glauque, d’une pléïade d’intempéries.
Rimbaud, longtemps, fut mon modèle. Je le trimballais partout, moi qui ne l’avais jamais lu, sauf ses premiers poèmes, chef-d’œuvres d’application. Plus qu’un maître, j’en fis un compagnon. J’allais avec mes breloques et mon air fainéant. J’avais de la pose à revendre. J’étais fier – on ne sait de quoi – de l’intérieur. Susceptible comme une bonne sœur. À la moindre injure, je sortais mon épée et je mesure, aujourd’hui, combien nous devions prêter à rire, le dimanche, nos torses d’anges loufoques enveloppés dans les chemises blanches, les poignets serrés par des boutons de manchettes en or de pacotille déterrés on ne sait où par le quincaillier du coin, chemises offertes par nos grands-mères le jour de la communion solennelle quand, sentant l’eau de Cologne, nous riions sous cape en recevant l’hostie dont j’ai conservé l’âpre saveur sur la langue.La neige, parfois, montait par-delà mes genoux et j’avançais dans cette blancheur laquelle, après tout, n’était que la figure de mon destin, comparable au sien, qui passa le col du Saint- Gothard, l’esprit et le corps mordus par le terrible froid. Lui et moi, en concluais-je, savourions les mêmes affinités, adorions ces mêmes routes qui tournent en rond. Je tirais pareilles conclusions dans la nuit qui me recouvrait enfin avant que je n’aille commettre ailleurs mes délits; tout cela, pour goûter au Verbe, qui n’est que chair et volupté. Ou poussière. Mais le Verbe ne venait pas. Cette absence, comme celle de père, me promettait sans cesse le triste visage d’une fin éternelle, d’un inachèvement radical. Ecrire était au-dessus de mes forces, travaux d’hercule, de Titan! Je comptais bien sur un miracle moi qui ne croyais en rien et surtout pas en Dieu, que je n’avais jamais vu ni de près ni de loin, et qui n’avait jamais porté secours aux miens dans ce pays de genêts, de granit et de landes folles. Je me complaisais dans mes égarements. Le verbe, ce serait pour plus tard. Le miracle se produirait. C’est le message que me délivrait quelquefois la lumière à travers la fenêtre de la chambre où nous dormions tous, entassés, mais réunis comme nous ne le serions jamais plus.
À l’internat, puisqu’il était à la fois ma chance et mon exil, je rimaillais de plus belle, espérant placer mes quatrains dans la feuille de choux que nous nous employions à faire naître aux forceps une fois par trimestre. Mais surtout, j’écumais les ruelles et les rades de cette bonne vieille ville du P., catholique à souhait, avec son toupet de statues divines, son aiguille éructant, ses soutanes fugitives, que j’apostrophais sans relâche de mes blasphèmes, de mes psaumes naissants, aléatoires, de mes paroles canailles, de mon Génie qui toisait sans vergogne. Les ruelles grimpant vers la cathédrale s’en souviennent encore. J’avais de l’étoffe du héros; du moins, était-ce mon sentiment. Je brocardais tous ces rots de croyants hypocrites, contrits de foi et d’espérance douteuses, sachant bien que Dieu ne m’abandonnerait pas dans le ruisseau car j’étais comme eux tous, membre du Grand Chœur qui ébranle les cathédrales, lézarde les nuées, perce les mystères. Je redoublais de plus belle, calmant mes ardeurs sur quelques bancs d’hiver où j’ai dormi, cuvé mes intempérances, assommé mes songes, réduit en miettes mes mièvres rêveries. Mes Saisons en enfer n’étaient pas une blague.
© Joël Vernet: à paraître , in Passagers de la mémoire, Cadex, 2003.