il y avait le père
noël
il y avait le sapin
la famille
la tension
veillée
tout me ravissait
cela fleurait l'enfance
les étonnements
les lettres
tu ne les réexpédiais pas
parole
ni les songes
au brasier des chimères
labyrinthe à foison
certains chuchotaient
que tu n'existais pas
balivernes
de terribles imposteurs
bouleversantes menteries
dans le colimaçon des désirs
tu débusquais mes envies
mes appétits
opiniâtrement
tu instaurais frémissements
maman perdait
l'un des cadeaux
dans les placards
elle fouinait
qu'était-il donc devenu
cela embaumait
les commencements
alchimie de la faucheuse camarde qui reviendrait
bien trop souvent
le père
noël
était-ce lui
invulnérable
le père parti
une jeunesse
et tant et tant de noëls
ceux d'avant
ceux d'après
le père sans son costume
la barbe sans papa
le père dans son costume
étendu
pour aller là-bas
légendes brillantes
tatouées
dans mes réminiscences
répétées
chaque année
cérémonies immuables
agapes cotillons
ponctuation de la rumeur
ta visite imminente
moustache de givre
habillé de pavot
roi coquelicot
tu m'aidais à scruter loin
avec toi je n'avais pas peur
ni obscurité
ni appréhension ni détresse
invariablement j'expérimentais
jubilation
dans les marges
tu développais
mes délicats alphabets
pulpe incisive
je te faisais carillonner
dans tous mes dessins
clowns
dragons
fêtes foraines
manifestations
voyages en aérostat
tableaux sculptures
art et littérature
euphoriques hiéroglyphes
de la félicité
les feuilles d'acanthes
électriques
les girandoles mordorées
de verre
sphères concentriques
festons baroques
brisés
éclats d'émotion envolée
savoureuse antichambre
je tressais les minutes
il fallait patienter
sourdaient surprises
avant la mort du père
après
le père
noël
passerait
comme prévu
je m'empiffrais
je me régalais
affection
la houppelande rouge
je l'attendais
je l'espérais
je la craignais
attentes aux effluves d'origine
dans ton manteau
fleurs de congères
tes pattes d'oie
pareilles à de brûlants soleils
ton ballon d'ogre
prince
gonflé de souvenirs
papa parti trop tôt
j'escomptais ton retour
mois après mois
seule
bottes noires
ceinture noire
hotte noire
grelots
je grelottais
je savais
que tu ne reviendrais jamais
colis prometteurs
suggestifs
aux filets chantants
l'insouciance des attaches
les armoires
préalablement explorées
trésors multicolores
emballages rutilants
je les connaissais
l'on pouvait
longuement rêvasser
face aux boîtes ornées
ritournelle
musique claire
entraînante
une valse de vienne
s'élevait pour maman
son rire cristallin
tu nous faisais tourbillonner
rites imperturbables
traîneau dans le lointain
nous nous faisions beaux
nous nous parfumions
les femmes se maquillaient
se bijoutaient
la lanterne à l'entrée s'embrasait
tes rennes devinés
où étaient-ils conduits
mes rêves
s'éternisaient
les copieux festins
apéritifs
nous languissions
venait le banquet
infini cortège
miel des desserts
oasis des mandarines
délicieux nougats chocolats
oranges sorbets chantilly
singulières confiseries
sans lui
s'élaborait la décoration
méditation
alors seulement
s'amoncelaient les paquets
silhouette furtive
fulgurante
l'on sonnait
clochettes tintinnabulant
tu t'éloignais déjà
fournisseur infatigable
de mes soudaines incandescences
tu filais
fonçais
et toi
papa noël
papa parti
je t'attendais
y compris affublé
pas vrai
je t'aurais supporté
je m'en serais contentée
incessante attente
de décembre
devant la spirale
de mes impatiences
ô bolduc fabuleux
rencontre des débuts
en flocons larmoyants
papa parti trop tôt
c'était merveille
bougies et lustres
rassurantes lueurs
dans la pétarade
des fumées
les étoiles au salon
ne cessaient
de m'enflammer
les esclaffades explosaient
chaque seconde
atmosphère tendue
tu dispersais mes effrois
paniques escamotées
tu les anéantissais
scintillantes
chatoyantes
les comètes clignotaient
mes larmes séchaient
béatitude
je me pelotonnais
tu descendais
vers mes souhaits
extravagants itinéraires
fragiles
tu désenchevêtrais
câlins papa maman
date initiale
initiatique
cadeaux volés
baisers donnés
le père
noël
jamais ne m'oublierait
jamais ne m'oubliait
mais mon papa
rubans réconfortants
ils rappelaient mes boucles
or vénitien
rapidement je les arrachais
ils dévoilaient
libéraient
offraient
ah noël
l'engrais
à la source
apprentissage imaginaire
attendre
dans l'âtre le foyer
allegro majuscule
tohu-bohu
hors de l'atelier de jouets
sans doute
tu te préparais à te faufiler
les pièces s'égayaient
évoluaient
maman recouvrait de doré
modifiait
du deuil elle faisait fi
jetait les sanglots
j'espérais
t'entendre siffloter
toutefois le père
noël
après
ce n'était plus le même jamais
papa concurrençait
l'homme rebondi
son ventre rond
sa blanche toison
lunettes
ébouriffures de jais
en lui
tout me séduisait
derrière les étrennes
je l'attendais
grosse voix
fragrance de pipe
bonhomme de neige embusqué
mon amour de fillette
me remplissait en entier
j'ignorais encore
que j'étais orpheline
tous les ans
identique déception
pour toi
mèche limpide
je laissais la veilleuse
papa
qui ne reviendrait plus
l'on racontait que
féerie des tendres saisons
fragments
parcelles
réinventés
chenets et cheminées
tu magnifiais
les plus usés
de mes maigres souliers
j'aimais le bonnet la bedaine les bottes
la parure d'hermine
paillettes
argent
dorure
la poudre aux yeux
afin de continuer
bonheur
faste
tournis
vertige de la danse
noël c'était la magie
prestidigitatrice
maman voulait éclipser
atténuer
à gorge déployée
elle luttait
interminables attentes
de l'apothéose
au pied du conifère transformé
à flanc de souvenance
le rien
métamorphosé
la vie
améliorée
quel soulagement
noëls mythiques
l'on n'y retourne jamais assez grand
et le père fouettard
la mort
partie plus tard
arrivée à bon port
emporté
mon papa
j'avais neuf ans
et après
le père noël toujours là
peut-être lui
apparition
l'ailleurs était à ma porte
inspectant les friches
tu récoltais
apprivoisais mes vibrations
tu suscitais le trouble
l'espoir était partout présent
sous le postiche
qui sait
un jour ce serait lui
revenu
vivant
imposant
complice vêtu d'ouate
dans l'avalanche
du crépuscule
tu compatissais
tu m'assistais
tu abritais mes inquiétudes
les astres les chandelles guettaient
douceurs
moi
enfant
je les contemplais
sans savoir
dans le passé
ricochets
je forgeais mes chemins
je butinais virevoltais
interrogations primitives
je multipliais mes utopies
baume apaisant
ta hotte fortifiait
légère renforçait
mes énigmes ancestrales
mes envoûtants mystères
tu soulevais ma nuit
dans ta paume
totalement ouverte
tu la faisais tournoyer
intimement
tu déverrouillais
dédales et sourires
tu orchestrais
nécessaire jaillissement
jeu
tu tutoyais pour moi
les frissons
tressaillements
tu irriguais
gemmes précieuses
tu aiguisais
chavirais mes passions
bravo hourra youpi
il y avait les guirlandes
il y avait les paquets
il y avait les boules
les présents
les frères les sœurs
la vieille tante chenue
dans ton sillage
contrepoint au malheur
tu me sécurisais
tu m'affranchissais
il y avait la mère
là
il y avait eu le père
noël
papa
trop tôt parti
© Anne Poiré: publication aux éditions Gérard Chomarat, luxueuse, en quadrichromie, sous boîtage, avec 30 dessins de Guallino, décembre 2002.