À chaque rentrée littéraire, il fallait s’y attendre: l’hécatombe sévissait. Partout ce n’était que visages désemparés, évanouissements, corps échoués sur les trottoirs. Une mêlée d’ambulanciers, de pompiers, de brancardiers ranimaient, soulevaient, évacuaient les victimes dans une agitation fébrile. Les hôpitaux affichaient complet. Au milieu de cette pagaille, Fred Pougre était perplexe. Qu’est-ce qu’il y pouvait? Rien. Absolument rien! Il changeait de trottoir, évitant les chancelants qui menaçaient de s’écrouler à tout moment, pour regagner Galimatias, la maison d’édition qu’il dirigeait depuis dix ans avec Yannis Cox, son bras droit.
Et puis il y avait l’odeur. Chez Grassouillard et Flemmard, on avait abouti au même constat: à partir du 2 septembre, un fumet malodorant s’étendait sur la ville. Dès l’instant où l’argent rentrait dans les caisses, la puanteur empirait. Même le bon beurre commençait à sentir le rance et cela incommodait un peu. On vaporisait les couloirs contre les effluves écœurants. Lavande de chez Pagnol, Brise poétique de chez Baudelaire, Rose sauvage de chez Ronsard, Embruns de chez Hugo, Fragrances d’enfance de chez Obaldia: les sprays tournaient dans les bureaux plusieurs fois par jour. L’infection s’infiltrait partout. Jusqu’au succès qui avait un drôle de goût: à peine obtenu, et déjà frelaté.
La profession des éditeurs était devenue irascible. Elle s’empoignait pour les droits du moindre best-seller outre-Atlantique. La promesse d’un gros tirage jetait tout ce beau monde dans une mêlée impitoyable. On se flanquait des volées de zéros au visage, on assommait le concurrent sous un gros à-valoir. La surenchère faisait rage. Une fois Ma vie chez les ours lancé sur le marché à grands roulements de tambour, l’infection frappait les malheureux acquéreurs, les expédiait dans la file d’attente des urgences. Le milieu éditorial se perdait en conjectures. Certains patrons de presse préféraient fermer les yeux, pensant que le mal étrange finirait bien par disparaître. D’autres disaient qu’afin d’être épargné, il fallait rouvrir les classiques. Conseil qu’ils s’appliquaient uniquement à eux-mêmes.
La ville était paralysée. Comme prise d’un dégoût collectif, secouée d’inexplicables convulsions. Quelques rares éditeurs avaient cru bon d’indiquer au dos de leurs livres que «Lire peut nuire gravement à la santé», «La crudité provoque parfois des pannes sexuelles», «La banalité à haut débit risque d’engendrer une dépression», «Dans certains cas, l’autofiction ramollit le cerveau», pour être en règle avec leur conscience. Cela n’arrangeait rien à l’affaire. Au contraire: le taux d’occupation des hôpitaux décollait aussi vite que les ventes des auteurs phares.
Les grands éditeurs n’en démordaient pas: le lectorat voulait du cru, du raide, du salace, et puis de la métaphysique domestique, et aussi beaucoup de tout-à-l’égo. Une nouvelle génération d’écrivains était en marche, il n’y avait qu’à lire le critique avant-gardiste Berbeig pour s’en convaincre. Pourtant, le mal se propageait. Jusqu’au ministre de la Culture, un sujet pourtant robuste, qui avait dû être évacué de toute urgence de la tribune de l’Assemblée, soudain pris de malaise alors qu’il jonglait avec les parts de marché des groupes de presse français devant un auditoire sous le charme. On commençait à jaser dans les coulisses présidentielles.
La maladie gagna du terrain. Ce fut au tour des libraires de se plaindre, de déposer des pétitions pour leur survie. La place manquait, les rayonnages n’étaient pas extensibles, ni les locaux. Ils souffraient d’asphyxie, de maux de tête, d’étourdissements. Dès la mi-août, leurs artères se mettaient à frémir. Il y avait de l’éréthisme dans l’air. On se barricadait. Et puis comment expliquer ces signes avant-coureurs? Ces rayonnages surchargés qui pliaient brusquement? Ces livres qui chutaient sans raison apparente? Prenez celui-là, vous m’en direz des nouvelles! Chacun s’en sortait comme il pouvait, fourguant gracieusement à la clientèle un gros volume égocentrique pour faire de la place, dégager les étagères, respirer, enfin respirer…
Les mois passèrent. Un matin que Fred Pougre sortait de chez lui, il remarqua que la texture de l’air avait changé. D’où pouvait bien provenir cette sensation de soudaine légèreté? Il n’en savait rien. Il marchait depuis dix minutes quand il aperçut l’immeuble Grassouillard. Une impression visuelle le fit s’arrêter, plisser les yeux. Ces temps derniers, sa vue lui jouait des tours, il l’avait remarqué. Affichant un ventre proéminent, le bâtiment avait enflé de l’intérieur. Une peur sourde s’empara de lui à mesure qu’il se rapprochait. Non, ce n’était pas un effet d’optique: la façade s’était fendue sur toute sa hauteur. Une marée de livres s’échappait par la plaie qui s’ouvrait, verticale, menaçante. Au pied de l’immeuble, les ouvrages tombaient pêle-mêle dans un bruit sourd, élevant un mur de cahiers décollés. Affolé, Fred courut jusqu’au siège de Flemmard. Arrivé sur les lieux, il lui sembla que le bâtiment craquait lui aussi. La panique le saisit en même temps qu’une ligne de fracture filait sur dix étages et commençait de céder. Il fouilla dans sa veste, sortit un portable métallique, composa le téléphone de Cox en tremblant. Une voix ensevelie lui répondit. Un frisson parcourut son épine dorsale. Il n’y avait pas une minute à perdre.
Fred s’était mis à courir sur des jambes de plomb qui lui ôtaient toute sensation d’avancer mais il continuait, poings serrés, repoussant l’idée qu’il était peut-être trop tard. Quand il arriva, la façade de Galimatias s’était fissurée à divers endroits. De sinistres béances apparaissaient à tous les étages, déversant des rivières de livres sur le trottoir submergé de papier. Un instant, Fred crut voir la main de Cox s’agiter au milieu de l’entassement. Il ne pouvait pas abandonner son fidèle collaborateur qui avait su si bien flairer les tendances capables de faire tinter le tiroir-caisse. Rassemblant tout son courage, il se jeta dans l’avalanche des couvertures cartonnées, au moment où un tombereau d’exemplaires de Comment j’ai survécu de Nothélie Amond arrivait sur lui.
«Une véritable insurrection des livres, mon cher Patrick. Les sièges des principales maisons d’édition ont déjà expulsé des centaines de milliers d’ouvrages; l’origine de ce monstrueux phénomène, qui se propage chez les libraires, n’a pas encore été tirée au clair. J’apprends à l’instant que les éditeurs Cox et Pougre, ensevelis sous quatre mètres de papier devant le siège de Galimatias, ont finalement été dégagés. De nombreux volontaires sont venus prêter main-forte aux pompiers pour déblayer les rues saturées. On prévoit tout à l’heure un autodafé place Saint-Sulpice, un autre place de la Concorde, à 20 heures… Tout le monde est appelé à coopérer. Une note d’espoir au milieu de ce capharnaüm: les hôpitaux ont enregistré les premiers cas de guérison. À vous l’antenne.»