Je n’avais jamais trop souffert d’avoir dû me détacher de Claire, car la relation que j’entretenais avec Brigitte, sans qu’elle me satisfasse en tous points, me laissait suffisamment d’espace pour songer à ce qu’avait été mon amour pour elle, ainsi qu’aux raisons d’un départ que j’avais cru lui imposer et qu'elle m’avait avoué être, à l’instant où je m’étais décidé à l’en entretenir, que de son point de vue elle avait du mal à me comprendre dans l’expression que j’avais des sentiments que je lui portais –et plus précisément, m’avait-elle dit (tout en contrebalançant le poids du sac où elle avait rassemblé ses affaires personnelles, faisant en cela surgir les muscles de sa cuisse tandis qu’elle pesait, cambrée, sur ses talons pointus), dès que je prenais la parole– ce que j’admis de ne vouloir prétendre l’enfermer dans la complexité des mots que je n’osais lui dire –mais également, avait-elle rajouté, une main aux ongles peints sur la poignée de la porte d’entrée de mon appartement, qu’ayant passé la nuit entière à tenter de relire les lettres où je me flattais de lui livrer spontanément les secrets de mon cœur, elle restait infiniment désolée de n’avoir toujours pas véritablement saisi où je voulais en venir, et se demandait même si les sinuosités de mes phrases ne devaient pas quelque chose à mon esprit tordu– ce qui fit que je tournai le dos à la porte qu’elle claqua, me laissant tout mon temps pour appeler Brigitte que je fus au regret de ne pas réussir à joindre.
J’aimais profondément Brigitte. Et cependant, quoiqu’elle fût à mon égard autant une amante qu’une mère, et que j’eusse avant tout à l’en remercier, il ne se passait de jours que je ne me décarcassasse à essayer de lui faire part de ce que je pensais être, tout simplement, estimant que cette constance nous permettrait d’approfondir la connaissance commune qu’il était préférable que nous ayons l’un de l’autre, avant que nos liens ne deviennent plus étroits, ce qui me conduisait à lui téléphoner plusieurs fois par jour pour lui parler de ce qu’avait été mon amour pour Claire, dont je tentais alors de disséquer les fondements en une sorte d’analyse préventive des erreurs que je ne souhaitais plus commettre, et que lors je déposais de la voix sur l’infinité magnétique de bande enregistreuse de son répondeur.
Il y avait plusieurs mois que les nécessités du travail de Brigitte nous avaient prévenus de contacts plus intimes et, quoique m’investissant dans le mien avec une fougue plus mesurée, je ne l’en comprenais pas moins, quelle que soit la distance qui nous séparait et quel que soit, depuis plusieurs mois également, le silence auquel la difficulté de ses missions n’avait cessé de la contraindre. Paul, qui assez fréquemment décrochait le combiné lorsque je l’appelais, partageait avec moi ce constat, et paraissait le déplorer bien plus, car, tout au long de la réitération de mes appels, une certaine complicité avait surgi entre nous, qui le poussait parfois à la confidence de ne pouvoir aussi souvent qu’il l’aurait souhaité se trouver aux côtés d’une amie qui lui était si chère qu’il avait scrupule, étant donné l’extrême rapidité qu’il me décrivait de ses passages à son domicile, à lui confier les témoignages de l’affection que je ne manquais pas de lui dire lui porter. Aussi avais-je pris la décision de m’ouvrir de ces difficultés à Bérengère, ancienne amie d’un temps, puis de toujours, qui m’écoutait avec la sérénité que lui procurait ce vide que l’indolore distance autrefois soudainement prise par nos rapports avait fait apparaître comme le fond de ce qu’ils n’avaient qu’été. J’appréciais grandement ces conversations que j’avais avec Bérengère qui, travaillant tout comme moi, mais dans une administration de province, était au bout du fil d’une disponibilité pleine et entière. Elle était fine mouche au point de ne laisser poindre que sa compassion, lorsqu’il m’arrivait de lui décrire les tourments dans lesquels me plongeait l’impossibilité que j’avais, par amitié pour Paul, de l’impliquer plus avant dans la description de mon ancien amour pour Claire, que j’eusse eu pourtant plaisir à lui conter pour preuve de mon nouvel amour pour Brigitte. D’ailleurs, elle me le déconseillait.
D’appeler si souvent Bérengère me fit concevoir que la peine que j’avais d’aimer, tant subjectivement Claire qu’objectivement Brigitte, pouvait se subsumer en une capacité d’amour qu’il n’était pas impossible que, si elle le souhaitait, sur elle je reportasse. À quoi Paul n’avait de cesse de m’enjoindre, quoique cette perspective, après que j’avais eu plaisir à me ranger à ses raisons, dans les premiers instants ne me satisfit point. La personne que je joignis un soir à SOS Amitié ne me fut d’aucun secours, en ce qu’elle ne maîtrisait que de manière approximative la concordance des temps, ce qui fit que nous n’eûmes que peu à nous dire, sauf à prétendre qu’il eût été fallacieux d’estimer salutaire que nous communiquassions plus avant. Aurait été, la corrigeais-je, coupant ainsi inconditionnellement à sa tentative sournoise. Aussi peu à peu étais-je en train de me décider à m’en revenir vers Bérengère, qui habitait Chaponost, dans la périphérie lyonnaise, lorsque ma direction m’avisa qu’un opportun séminaire sur la charte de qualité de nos services avait été prévu dans cette agglomération, dont je vérifiai un soir la présence sur la carte. Et lors, nanti tant de mon désir pour Bérengère que d’un billet à tarif réduit, je me trouvai à 6 heures en gare de Lyon face à un TGV qui, de savoir réduire la distance entre elle et moi, ne me laisserait malheureusement que deux heures pour résumer une complexité que la vision accélérée des vaches morvandelles, et le temps qu’alors il faudrait que je leur consacre, n’allaient pas, dans mon esprit, manquer de susciter.
Je n’en grimpai pas moins à l’impériale du wagon n° 4 et gagnai ma place, qui était de celles offrant la contemplation d’un fauteuil vide. Je crois savoir que je m’y assoupis. Puis le personnel d’équipage diffusa l’annonce que nous atteignions Le Creusot-Montchanin, où nous nous arrêtâmes. Lorsque, peu à peu, nous glissâmes à nouveau le long du quai vers la véloce kinesthésie de notre proche futur, une jeune fille fort bien mise de sa personne appuya prestement sur le bouton-poussoir du système hydraulique de la porte de notre habitacle, qui lentement chuinta, puis, son bagage rapidement expédié au-dessus de ma tête, s’assit en face de moi, soupirant en retour. Chaussant sur son nez une paire de lunettes dont le sérieux ne donnait que plus de fougue à sa jeunesse, elle entreprit de se plonger dans une lecture qui, semblait-il, la passionnait. Et comme je baissais le regard à la seule fin qu’elle constate que je ne la dévisageais pas, je me rendis compte qu’elle avait glissé sa jambe entre le pied de la table et le rebord moquetté qui courait en bas de la fenêtre ou, s’il me faut être plus précis, très largement au-delà de la petite poubelle qui aurait dû marquer la frontière entre nous, et que le galbe fin de son mollet chevauchait avec une nonchalance dont je ne savais s’il me fallait la ramener à la plus pure des incorrections ou au bonheur que certains nous donnent de nous admettre dans la confiance de leur abandon. Puis, murmurant des lèvres quelques mots de son livre, le sourcil froncé, elle le lâcha d’une main qui s’en vint se poser un peu en dessous de son genou, où son index méditatif joua à lisser le fin duvet qui couvrait sa peau brune.
J’avais scrupule à l’observer aussi étais-je méthodiquement en train de me reprocher de le faire lorsque, sans doute du fait de ma précédente observation, mon nez s’en vint à me démanger légèrement. Seul, j’aurais sans y penser remédié à la chose, mais j’hésitais ici beaucoup à le faire, face à elle, qui d’interrompre à cet instant son étude aurait pu trouver cette attitude ridicule ou disgracieuse, aussi, dans le doute, décidai-je de rester immobile, ce qui eut pour conséquence immédiate de recentrer mon attention sur cette démangeaison de mon nez, que j’essayai cependant d’ignorer avec courage, tout en réfléchissant au fait que me donner le droit d’y porter remède ne pouvait se fonder que sur le constat d’un précédent geste qu’elle avait eu, et que je n’aurais pas dû voir, sauf à arguer de cette affirmation que mon regard n’avait été qu’à la mesure de son exhibition, ce que je n’aurais su lui dire, quand bien même je subissais en ces instants le supplice, me demandant presque si je n’allais pas me lever pour y mettre fin dans l’intimité d’un anonymat plus établi, tout en étant cependant déchiré par le regret, si j’optais pour cette solution-là, de troubler sa quiétude et déranger sa jambe, doublé de cet autre regret que, depuis que je me demandais quoi faire, à propos de mon nez, elle n’avait toujours pas levé le sien de son livre.
Sur ces entrefaites arriva un contrôleur, qui s’enquit de nos billets. Je paniquai. La mémoire me faisant défaut, je peinai à explorer les poches de ma veste à la recherche de mon titre de transport, puis étendis ma quête à mon pardessus posé sur le siège à côté de moi, dont la fouille s’avéra plus complexe en ce que, ne le portant pas, il m’était bien difficile alors que je le retournais en tous sens de m’assurer que j’en avais parcouru la totalité, dans le doute où j’étais d’avoir possiblement glissé la main plusieurs fois dans la même poche au détriment d’une autre à laquelle je n’aurais toujours pas accédé. Et tandis que ce pardessus, sur mes genoux, devenait progressivement plus chiffonné et plus informe, et alors que le contrôleur, courtois, s’était déjà tourné vers les voyageurs installés de l’autre côté du couloir dans l’attente de ce billet qu’il fallait que j’exhibe, du regard amusé de qui s’était quant à elle acquittée sans encombres de ces formalités elle me regardait, sans doute pour la première fois, avec une forme demi-sourire, presque. Je m’en voulais de lui donner l’image de ces personnes grisâtres que le vide total de leur existence fait s’affoler d’un rien, aussi m’efforçai-je de tempérer ma nervosité et, m’exhortant au calme, usai vis-à-vis d’elle d’une mimique évasive au terme de laquelle je retrouvai stupidement mon billet dans la poche revolver de mon pantalon. Croyant ainsi être sauvé, je tenais le bristol dans le vide, coincé entre deux de mes doigts, me composant un masque d’indifférence dont je souhaitais profondément qu’il occulte toute trace de légitime fierté. Mais l’homme, s’en étant saisi, ne s’en contenta point et me demanda de produire le document qui justifiait la réduction à laquelle mon billet me supposait prétendre. Fort de la connaissance récemment renouvelée des divers documents que je transportais sur moi, il ne me fallut qu’un geste pour le lui tendre. C’est alors que cet individu scrupuleux m’indiqua que, si un nom était porté sur cette carte, que dans l’immédiat il ne voulait me faire l’injure de ne supposer mien, j’avais cependant omis d’y apposer la photographie qui aurait pu lui permettre de clore ainsi tout débat en m’établissant, au sens du règlement, comme définitivement moi-même.
Intérieurement outré de tant de suspicion à mon égard, je me confortais de la pensée que cet acharnement me permettrait dans peu de temps d’adresser en toute légitimité la parole à ma compagne. En attendant cet événement, où je m’imaginais en mesure d’établir avec elle une conversation de voyageur à voyageur puis, plus tard, de voyageur à voyageuse, je farfouillais sans hâte excessive dans les divers recoins de mon accoutrement. Dans l’attente d’un document administratif adapté à sa requête, et afin de me montrer que sa courtoisie ne se contentait pour l’instant que de ma bénévolence, qu’il eût souhaitée plus active, l’olibrius s’était mis ostensiblement à regarder par la fenêtre. J’avais pourtant repris de mon assise et n’en finissais pas de palper, fureter, tâtonner, à la recherche d’une identité que je supposais mienne, mais toujours plus inexorablement enfouie quelque part, non pas en moi, non par sur moi, mais sans aucun doute tout autour, activité qui, quoique suscitant toujours l’intérêt de ma future interlocutrice, qui en avait quitté ses lunettes, se solda toutefois par un échec. J’allais m’en ouvrir à l’autorité ferroviaire lorsqu’elle eut un regard vers le sol, posa son livre et se pencha souplement, jusqu’à enfouir la tête sous la table qui nous séparait, position qui, si je la jugeai incongrue, n’en offrit pas moins à ma contemplation la belle succession de ses vertèbres. Puis elle se releva, échevelée et victorieuse.
Elle marqua une pause afin de se remettre, tenant toutefois entre ses doigts ma carte d’identité qu’elle ouvrit comme par réflexe pour y porter un bref regard, et ses yeux s’éclairèrent d’une lueur qu’elle n’aurait pas voulue hilare, à la vue de ma photographie, écornée, vieillie, maladroite, et sur laquelle je lui souriais, dans l’étonnement niais et chevelu de ma jeunesse.
© Xavier Garnerin: à paraître dans la revue Vert pastiche, n°1, juin 2005