C’était la dernière. Demain, il vivrait comme tout le monde. Il partit comme à chaque fois du pavillon Charcot. Top départ donné une fois fermé le portail, une fois entendu le clic de la clenche; douze pas plus tard, le râle de Simone perchée sur le banc devant la salle des visiteurs et le martèlement des poings de Nathan sur le plancher en bois. Parti pour 5 000 pas et un circuit immuable. Au 57e, il passait Bergonié au toit en pente, au 183e, Freud et ses volets clos, au 318e Lacan, d’une porte à double battant; 10 h 15, Iñès, infirmière accorte et d’un déhanchement déraisonnable, débouchait de l’allée Jung pour se rendre quelques 213 pas plus loin, l’accompagnant au centre Frois-Wittmann qui abritait les derviches, ainsi désignés pour leur manie de tourner en rond toute la journée. Là, il éprouvait toujours une sorte d’hésitation dans le rythme, attiré immanquablement par les derviches et leur ronde, fasciné par la manière d’immobilité qui semblait résulter de leurs constantes déambulations. Il se demandait s’il ne devait pas les rejoindre, tant son propre rituel s’apparentait au leur, si ce n’était sa destination apparente; il ne tournait pas. Ce moment, des mille, était le plus difficile, celui du renoncement, l’épreuve de l’inutile. Il détournait la tête et se fixait sur Groddeck au loin, perdu dans les trois mille, isolé au milieu d’un parc de résineux dont il aimait particulièrement la présence et l’odeur. Entre les deux, c’était sa traversée du désert, le moment de grande rétention, d’où il pouvait s’échapper, ou sentir douloureusement le poids de sa présence, de ses pensées désordonnées, chaotiques, souffreteuses, superfétatoires.
Le décompte des pas l’aidait à passer le cap, à affronter les démons de ses pensées; le rituel consenti, recherché, élaboré, lui avait fourni des appuis comme d’autres ont besoin de cannes. Il s’y était astreint quelques jours après le début de son séjour comme à une obligation professionnelle, recourant aux mêmes règles de compétence, de conscience et de répétition… répétition… il n’y avait d’abord vu qu’une manie d’âne, ou de fou; Gérard qui portait deux pull-overs et passait ses journées à ôter et à repasser le second, Élise qui berçait inlassablement sa poupée. Il en avait découvert les variantes, un travail de patience sur son cœur, sur son âme.
Au cours de toutes ses marches, il avait découvert quel était son problème, pourquoi il ne s’acceptait pas et n’acceptait pas les jours qui passaient. Maintenant qu’il l’avait compris, il se demandait s’il allait l’accepter. C’était tellement révoltant, tellement intolérable!
Au 2 590e, l’arbre où Raymond s’asseyait à moitié déculotté et l’interpellait en tordant sa gueule ravagée, des mêmes sept mots invariables: «Qu’as-tu fait de ta vie?», et lui lui renvoyait en écho: «Qu’as-tu fait de ta vie?», alors, Raymond rentrait dans son silence, retournait dans son absence, repu de sa propre question, soudé à son arbre, l’âme débraillée et poignante, le visage à son égal, trahi par ses nœuds, ses sillons et ses plis. En poursuivant sa marche, la voix ramassée de Raymond l’élançait sur 367 pas comme une aiguille plantée dans un pied, jusqu’après Groddeck, après son parc vide et silencieux, enchanté par les effluves du vent d’ouest entre les branches des résineux. Aux 3 400e, le calme préludait à la quiétude des sentiers du retour. Il atteindrait son but, cette fois encore, en passant derrière les cuisines au moment des préparatifs du repas de 11 h 30. Il débouchait dans la grande allée d’arrivée des visiteurs, inaugurée par une plaque du souvenir «À nos morts, 1914-1918», juste avant le pavillon des admissions. Il n’avait pas de nom celui-là, au 3 673e, il pourrait proposer de lui donner le sien, oh! bien sûr, il n’était pas psychiatre, juste fou, mais c’est bien pour ça qu’il n’avait pas de nom! L’allée des visiteurs était large et montante, passé le pavillon sans nom, il restait 1 300 pas à faire, et le matin il n’y avait pas de visiteurs, juste le personnel, nombreux et fébrile à cette heure-là, et les fous, et les arbres, les grands arbres qui remontaient l’allée avec lui, dix pas pour un arbre, jusqu’au rond-point; les arbres le laissaient là; il contournait le rond-point par la gauche, 20 pas, prenait la petite allée du pavillon Charcot sur la droite, 32 pas et le portail en fil de fer; top! Simone chantait Come prima, Nathan jouait du tam-tam sur le plancher et Gérard enfilait son second pull-over. Il était de retour chez les siens. Demain il serait dehors, avec l’inacceptable à accepter, avant 10 heures, avant la promenade, il ferait sa valise, redescendrait l’allée des visiteurs jusqu’à la grande grille, jetterait un coup d’œil à la loge du gardien qui sentait l’huile frite. Personne ne l’attendrait; forcément. Sans se retourner il se dirigerait vers l’arrêt de bus, à quelques pas. Il les compterait, pour savoir. Là, il attendrait. Il n’y avait que ça à faire. Il regarderait le monde autour de lui. Demain, il vivrait comme tout le monde.
© Didier Periz: Inédit