Pleutil: Création-réaction littéraire

dim 17 avril 2005, 01h35, Montréal.
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Frère d'errance David Nahmias

Tu n’étais qu’un bohémien, mon frère d’errance. Tu pensais aimer ta ville. Tu pensais tout comme moi qu’elle était faite pour nous renvoyer le bruit de nos pas solitaires, qu’elle était faite pour écouter l’écho de nos voix lourdes d’alcool, l’écho de nos rires… Tu es passé rue Froidevaux, tu as longé le mur du cimetière; les arbres frémissaient sous un souffle de soupirs, sous un vent de regrets, celui qui s’échappait des tombes… Tu ne l’as pas vue assise sous la lumière, tu ne l’as pas vue entrouvrir ses lèvres, serrer ses bras autour de ta taille… tu n’as pas senti tes mains frôler sa peau… tu n’as pas vu tes yeux descendre dans les siens comme on tombe de haut… comme on revient d’ailleurs… comme on revient chez soi…

Elle était belle, mais tu étais trop pressé de renier ce qui hurle en toi, ce que tu étouffes par pure manie, par habitude d’esclavage. Tu accélérais le pas pour te semer… te perdre. Tu ne l’as pas entendue te suivre, tu ne l’as pas entendue te murmurer de sa voix de perles: «Regarde-moi… pas seulement dans les yeux, mais dans ce que tu es en toi…» Elle portait un long manteau et t’offrait un bouquet de roses aux pétales blanches et au cœur rouge, blanches comme sa peau sur laquelle tu t’es vautré le corps abîmé de fausses caresses, rouge comme la blessure qu’elle s’appliquait à ouvrir dans ta chair pour une douleur future.

Tu n’étais qu’un bohémien, mon frère d’errance. Nous allions ensemble dans les ombres de la rue Émile-Richard, les murs du cimetière étaient les remparts de notre détresse, sur lesquels nous cognions notre ivresse et nos carcasses titubantes… Tu n’as pas senti sa main, offerte et chaude, dans la tienne. Sa paume était son corps nu, ses doigts, le mystère de ses caresses. Il y avait tant de lumière dans la rue de la Gaîté que tu fermais tes paupières, comme si on t’avait sorti du cachot où tu croupissais. C’est sa voix qui te guidait, son rire qui t’alarmait.

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