Pleutil: Création-réaction littéraire

jeu 19 mai 2005, 14h09, Paris.
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Princesse Mushimegane Stéphane Méliade

Ciseaux dans le fleuve
la sorcière invente un jeu
l’eau demeure entière

1. L’ami dans le vase.

La nuit venue, Yoshimi se retirait du monde connu et conversait avec le petit peuple dont Mushimegane était la princesse.

Elle et ses sujettes allaient entrer dans la pièce d’une seconde à l’autre. Yoshimi espérait qu’elles ne devineraient pas ce qui s’était passé ici un peu plus tôt.
La bouche des marionnettes avait été peinte de telle façon qu’elle arbore une expression de perpétuel étonnement, sauf celle de Princesse Mushimegane, sereine, une bouche à l’ovale assuré, deux lèvres certaines que son règne ne prendrait jamais fin.

Yoshimi voulait que d’autres choses prennent fin.

Monsieur Nakata était monté à l’étage après s’être essuyé sur les femmes. Il était las d’entendre les chants traditionnels et le shakukachi et de boire comme s’il devait se remplir des pieds à la tête, comme s’il ne devenait réellement vivant qu’une fois la plus haute goutte parvenue au sommet de son crâne. Ensuite, il se déversait entièrement dans le corps de Yoshimi.

Yoshimi saisit le vase posé sur la table et le retourna vers le sol. Rien ne tomba que de l’air, le vase était vide, mais elle avait besoin de ce geste pour clore la soirée, pour défaire ce qui avait été fait.

Maintenant, monsieur Nakata dormait et ne s’éveillerait pas avant le début de la matinée suivante, houspillant et rudoyant les filles avant de partir à son travail pour une journée de veulerie où il multiplierait les courbettes.

Ainsi battaient les deux volets de la maison du monde.

Un rouge-gorge chanta et déchira le coeur de Yoshimi, bien plus profondément que les grognements de l’homme d’affaires, bien plus que la collision dissonante des corps qui n’auraient pas dû se rencontrer.

— Pii-yu, pii-yu? appela Yoshimi. Ne rentre pas ici! Ne regarde pas! Ne me regarde pas! Continue à chanter!

Rien ne lui répondit.

Elle fut tentée de jeter violemment le vase à terre mais décida au contraire de le garder dans sa main, longtemps. Elle soupira de soulagement. Ses seins, son ventre cessèrent de se replier vers l’intérieur et son sentiment de révulsion laissa place au vide. Rien de tout cela n’était jamais arrivé et n’arriverait jamais. Tout était illusion et fumée. Surtout elle.
Fugitivement, l’ombre déformée d’une branche d’arbre forma dans la pièce l’idéogramme qui signifiait «harmonie». Le lieu sembla alors contenir un autre lieu invisible, à l’abri de tout. Elle serra le vase encore plus fort dans sa main, elle le serra comme elle aurait serré un ami contre son cœur. Et peut-être, y avait-il réellement un ami à l’intérieur du vase.

À présent, le bordel était paisible comme un temple.

2. Nous avons été des arbres.

La salle se remplissait peu à peu. Les marionnettes venaient toujours d’elles-mêmes,
sans être appelées. Yoshimi n’en était pas surprise. Il n’y avait que les humains pour suivre d’autres humains comme au bout d’un fil. Le peuple de Princesse Mushimegane était libre, libre de venir ou de ne pas venir et même libre d’exister ou de ne pas exister. Yoshimi ne les avait pas rêvées, ni inventées, ni désirées. Parfois, elle se demandait si ce n’était pas elle qui faisait partie du rêve du petit peuple.

Les petites créatures de bois s’approchaient de Yoshimi et l’ombre de chacune d’entre elle était l’ombre d’un grand arbre. Elles ne mesuraient pas plus d’une trentaine de centimètres, mais leur ombre atteignait plusieurs dizaines de mètres, la taille d’un arbre vénérable. Seule une partie de leur ombre était visible dans la pièce. Le reste s’étendait loin, dehors.

— Pii-yu, Pii-yu? demanda Yoshimi. Rouge-gorge, jusqu’où vont les
branches?

Elle n’attendait pas de réponse. Dans sa tête, elle était redevenue petite fille, elle marchait sur une branche encore plus frêle qu’elle.

Elle et la branche sur le point de casser.

Yoshimi tombait. Elle lissait ses cheveux en planant dans l’air. Il n’y avait aucune prise où se raccrocher. C’était mieux ainsi. Ses cheveux se déployaient comme des ailes noires, comme les ombres des rubans de papier qui flottent en portant les vœux.

Les marionnettes se tapaient doucement les unes contre les autres en même temps qu’elles avançaient d’un pas.

Chocs. Éraflures. Connivences.

Princesse Mushimegane entonna la chanson de son peuple et ses sujets la reprirent en chœur, s’entrechoquant pour marquer le rythme:

«Arbres,
nous avons été des arbres
nos ombres ne l’oublient pas!

Petites,
nous sommes petites
mais notre ombre est immense!»

Yoshimi resserra son kimono. Elle ne savait pas si les marionnettes l’aimaient, elles ne
savait pas si elles continuaient à vivre lorsqu’ elle ne faisait pas attention, elles ne savait pas si elle devait les laisser ici, dans la maison, ou les transporter ailleurs.
Elle avait peur que monsieur Nakata les fasse brûler, où pire encore, les utilise pour ses ébats.

«Arbres!
nous avons été des arbres
nous avons touché le ciel!

Petites!
nous sommes petites !
mais nos ombres vous recouvrent!»

Yoshimi se plaça en face de Princesse Mushimegane et la salua profondément, sa tête touchant presque terre. Elle était sincère.

Puis elle se demeura quelques secondes debout, bien en évidence devant ses visiteuses. Sans se courber à nouveau.

Ce soir, elle avait ostensiblement serré le kimono avec le noeud qui signifiait «je veux tout savoir».

3. Le verre et la cendre.

Avant de parler à Princesse Mushimegane, Yoshimi voulait jouer au jeu du Transparent et de l’Opaque. Elle croyait avoir été habituée à tout, mais cette soirée avait été pire que les autres, même si elle avait échappé aux lacérations et aux brûlures. Il existait aussi des actes, indolores physiquement, qui jetaient l’âme dans la boue et monsieur Nakata avait beaucoup d’imagination pour cela.

En regardant par le verre et la cendre, Yoshimi saurait mieux comprendre le langage du petit peuple aux ombres démesurées. Et si, au passage, elle en venait à oublier le langage des hommes, elle n’en éprouverait aucun sentiment de perte ni de nostalgie.

— Pii-yu? Pii-yu? Où est le trou par lequel les dieux feront disparaître les hommes?

Elle distingua le rouge-gorge dehors. Il se précipita contre la vitre, s’y heurta et tomba lentement.
Dans sa tête, elle planta rageusement une branche dans le sol, arracha une mèche de ses cheveux et la noua autour de la branche, compagne noire de l’oiseau presque déjà froid.

Quelque chose se passait. Elle sentait qu’elle attirait les marionnettes. Elles se disposèrent en cercle autour d’elle et attendirent qu’elle procède, sans manifester le moindre signe d’impatience.

Yoshimi se sentait comme un aimant appelant le bois. Il lui sembla que Princesse Mushimegane et les siens se retenaient de se jeter sur elle pour la dévorer d’amour puis la recracher sous forme d’excrément de bois pour qu’elle devienne à son tour une suivante de la princesse.

Chocs. Échardes. Baisers de bois à bois.

Elle tenait toujours le Vase de l’Ami dans sa main, elle-même posée sur une table, elle-même posée sur le sol. Il aurait été plus simple de poser directement le vase sur le sol mais il y avait un certain charme et une certaine signification subtile dans ces matières prenant le relais les unes des autres.
Elles communiquaient entre elles par des sas invisibles, se confiant leurs secrets respectifs, le savoir du verre transmis à la peau, qui enseignait elle-même son art d’être peau au bois de la table, qui à son tour racontait au carrelage les avantages et les inconvénients d’être combustible.
Yoshimi avait besoin de chacune de ces étapes pour se réconcilier avec le vivant.

Elle regarda son autre main et pensa que ses deux mains n’appartenaient pas à la même personne. Elle se dirigea vers la cheminée et saisit une poignée de cendres sans lâcher le vase. Le laisser tomber aurait été rompre le charme.

La cendre était douce dans la main, fine, complice, sensuelle. Aucun de ses amis de cendre n’était inanimé comme l’auraient cru les hommes, au contraire chacun bougeait dans une de ses mains et allait beaucoup l’aider.

Princesse Mushimegane et ses suivantes bondirent toutes en même temps puis retombèrent bruyamment sur le carrelage et un rayon de lune donna brièvement à l’ovale de leur assemblée l’aspect d’une bouche rêveuse.

Une bouche ouverte dans un arbre.

4. Yoshimi de tous les temps.

Maintenant, elle avait les deux mains prises, pleines, ouvertes. Elle fit glisser son kimono, par un jeu de secousses d’épaules et de hanches, jusqu’à ce qu’il tombe à terre.

Elle présenta son corps nu à Princesse Mushimegane et ses suivantes. Elle avait besoin d’être regardée longuement par les marionnettes. Le petit peuple des arbres contempla longuement Yoshimi et leur attention appliqua un baume sur elle et à l’intérieur d’elle.

L’ombre de la branche, dehors, forma à nouveau l’idéogramme «harmonie», cette fois sur la peau de Yoshimi, et le signe la toucha comme aucun homme ne l’avait jamais touchée, l’atteignit bien plus profondément que le sexe masculin le plus entreprenant ne l’avait jamais fait.

— Pii-yu? Pii-yu? Qui est l’arbre qui viendra chanter en moi et me faire chanter autour de lui?

La princesse et ses suivantes se frappèrent les unes les autres, furieusement, mais le son de leur frénésie était harmonieux et remplit son ventre d’une coulée de bois chaud. Princesse Mushimegane pivota sur elle-même et se mit à tourner comme si elle allait se vriller dans le sol.

Puis elle appliqua la cendre délicatement sur le milieu de son corps, en remontant de bas en haut, posant une ligne de pointillés.

Maintenant la séparation de ses deux mains et de ses deux moitiés était consommée, officielle, proclamée et elle entraînait la division de tout son être.

Les deux moitiés se dévisagèrent et commencèrent à s’apprendre l’une l’autre, se reniflant par chaque narine, s’épiant avec chaque œil, s’écoutant vivre en voisines que le hasard aurait placé dans le même corps.
L’un de ses seins donnait le lait qui avait été, l’autre le lait qui serait. Et, au confluent des deux sources blanches, sur la ligne fine de cendres qui remontait de son sexe à son front, marchait le présent.

Désormais, il ne serait plus possible de la traverser de part en part.

Princesse Mushimegane et ses suivantes s’entrechoquèrent en signe d’approbation vigoureuse.

Yoshimi commençait à comprendre et traduire leurs chocs. Celui-ci signifiait «maintenant, tu peux parler».

5. À travers la loupe.

Yoshimi salua encore une fois et se tourna vers la princesse.
Celle-ci lui demanda :
— Je désire que tu honores mon nom* et que tu regardes à travers moi.

La princesse était moins longue que le bras de Yoshimi mais son ombre était immense, plus longue que celles de toutes ses suivantes réunies. Elle prétendait que son ombre s’allongeait jusqu’à la mer et qu’elle continuait ensuite à courir sous l’eau.

— Mais, Princesse, comment puis-je regarder à travers le bois?

Mushimegane sauta vers elle et atterrit sur ses genoux. Yoshimi avait les deux mains occupées et, de toute façon, elle n’aurait jamais osé la caresser, mais elle en mourait d’envie. Elle sentait que la princesse la regardait non seulement avec ses yeux, mais aussi avec sa bouche et avec tout le reste de son corps. Mushimegane lui communiquait sa chaleur et versait en elle l’espoir et la solidité de l’arbre d’où elle provenait.

Elles se buvaient.

Yoshimi-enfant marchait de nouveau sur une branche, mais celle-ci semblait digne de confiance. Elle leva ses talons, et pivota, fit un tour complet comme une danseuse et aperçut enfin l’arbre qu’elle n’avait jamais pu voir auparavant en entier.
Elle eut envie de l’entourer de ses jambes et de ses cheveux.

— Le bois d’un arbre est formé de cercles d’années…, murmura la princesse, approuvée par la rumeur de ses sujettes. À présent, Yoshimi, tu peux poser le Vase de l’Ami et les cendres. Prends-moi dans ta main.

Yoshimi s’exécuta puis saisit la princesse avec d’infinies précautions et l’éleva doucement, centimètre par centimètre, jusqu’à la hauteur de ses yeux.

— Maintenant, regarde à travers moi!
La phrase avait claqué comme un ordre, mais avec la douceur d’une note très juste frappée sur un instrument vivant.

Elle essaya de traverser le corps de Mushimegane. Ce n’était pas facile de dépasser cette frontière opaque, de trouver son chemin dans ce bout d’arbre en bois de fille pour apercevoir ce qui se trouvait au-delà. Elle n’était déjà pas bien sûre de ce qui
se trouvait en deçà.

Pendant une seconde, elle distingua quelque chose mais sa vue se brouilla.
Un bruit venait de parvenir de l’étage.

Yoshimi se rua vers les sujettes de la princesse, les rassembla et les dissimula à toute vitesse sous son kimono resté à terre.
— Pardonnez ma brusquerie, nobles suivantes, mais il ne faut absolument pas qu’il vous voie!

Mais elle n’eut pas le temps de cacher la princesse.

6. Le feu de l’ombre.

Monsieur Nakata se gratta le derrière. Ses yeux étaient encore à demi fermés, mais s’agrandirent à la vue de Mushimegane. Il resta en arrêt devant la marionnette de trente centimètres, la soupesa du regard, calculant son prix de vente et son intérêt comme objet rituel de soumission ou d’amusement. Il se voyait déjà à la tête d’un empire de marionnettes repeintes en rouge et noir, leurs bouches creusées et élargies, leurs regards alourdis, des entailles pratiquées dans leurs corps.

Il péta de satisfaction.

Instinctivement, Yoshimi serra la princesse contre elle. Elle était nue et Mushimegane aussi, nues de chair et de bois leurs deux peaux se touchaient et tremblaient ensemble, leurs regards plongés l’un dans l’autre.

Elle pressa la princesse contre son sein. Jamais on ne lui ferait de mal, où alors il faudrait la déchirer en mille morceaux et même ensuite, ses morceaux continueraient à
se battre pour défendre Mushimegane.

— Qu’est-ce que c’est, ça?

Comme Yoshimi n’avait pas répondu à la seconde, il la secoua rudement et lui envoya une violente claque. Elle tomba et Mushimegane roula sur le sol à côté d’elle.

— Tu vas répondre? C’est une marionnette? On dirait plutôt une petite pute! Ça te va bien! Tu l’as achetée pour rester entre putes, pas vrai?

Il éclata d’un rire gras, lui arracha la princesse des mains sans ménagement puis se plaça derrière elle. Son souffle, encore chargé de l’alcool du soir, écœura Yoshimi.

— Maintenant, on va voir si vous vous entendez vraiment bien toutes les deux!

Il empoigna Yoshimi, plaça ses mains autour de ses hanches comme des crochets, serra la princesse dans son poing et l’approcha du sexe de la jeune fille mais son geste fut stoppé net.

Claquements. Colère. Cris du bois.

— ?? Qu…

Les suivantes de Mushimegane s’entrechoquaient sur un rythme furieux et soulevaient le kimono qui s’avança vers monsieur Nakata.L’ombre d’une des suivantes passa au milieu du corps de l’homme qui poussa un hurlement de douleur animale et laissa tomber Mushimegane.

La princesse chanta:

«Arbres!
Nous avons été des arbres!
nos ombres coupent les hommes qui nous ont coupées!

Petites!
Nous sommes petites!
mais l’ombre de nos branches coupe les homme en deux!»

Monsieur Nakata, si on pouvait encore lui donner ce nom, s’était déchiré l’instant où l’ombre de la suivante l’avait atteint. Les moitiés de son corps étaient étalées sur
le sol comme des ailes grasses de papillon, comme deux oreilles rouges de chaque côté d’un visage de viscères.

7. Redevenir.

À l’intérieur de celui qui avait été un cadre adipeux, violent et sadique, se trouvait un jeune homme au regard doux. Il venait d’ouvrir les yeux et contemplait Yoshimi. Il semblait si heureux de ce qu’il voyait qu’il ne regardait pas ailleurs. Il voulait voir Yoshimi pour toujours. C’était la première vision de sa vie et il n’en voulait plus d’autre.

Yoshimi-enfant marchait le long de la branche en bois de fille et elle savait qu’elle ne tomberait plus de l’arbre aux poupées. Elle sauta en l’air et retomba exactement d’aplomb, puis elle dansa sans prudence.

Mille fleurs chaudes s’épanouirent en elle.
Son ventre était comme une terre sur laquelle venait enfin la pluie.

La pluie entra en elle avec le jeune homme. Ce fut comme une baignade dans un lac de feu, au rythme des entrechoquements des suivantes.

Les corps de bois se ployaient en une danse lascive sous le tissu du kimono, les ovales des bouches s’agrandissaient puis se refermaient en suivant les mouvements du sexe du jeune homme dans celui de Yoshimi.

Elle chantait:

«Arbre!
Tu es un arbre!»

Mais elle était incapable de former d’autres paroles. Elle était vaste et dévastée, inondée et projetée, guérie et brûlée. Elle criait de joie comme une feuille qu’on tapisse d’or chaud.

Elle se promit qu’après avoir fait l’amour, elle et son amant feraient sortir les autres filles de sous le kimono, mettraient le feu au bordel, partiraient en emmenant le petit peuple et replanteraient la princesse et ses suivantes dans la forêt où elles redeviendraient des arbres, enfin aussi grands que leurs ombres.

En faisant l’amour, elle tournait la tête et voyait la princesse qui rougissait, mais elle était certaine que, malgré sa bonne éducation, pour rien au monde, Mushimegane n’aurait détourné son regard.

(*) Mushimegane = loupe

Photographie du jour


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