Et, pourtant, comme un enfant qui retrouve le sein de sa maman, tu retourneras vers les mots, tu ne pourras pas t’en empêcher, tu retourneras en ce lieu nocturne –île quand les mots sont récalcitrants et continent quand ils sont enfiévrés– et tu te remettras à écrire, nouvelle ferveur, nouvelle intensité, avec ce sentiment tenace de ne pouvoir être autrement, de ne pouvoir faire que ça, tu t’en voudras d’obéir à cet appel, à cette injonction, tu t’en voudras de désirer encore les mots, de désirer encore les soudoyer, les malmener, les dépoussiérer et tu ne pourras pas t’empêcher de penser aux Autres, aux auteurs et aux livres que tu aimes et tu resteras pantelant, intimidé et tu voudras t’en aller, fuir, oublier ta sotte prétention, cette présomption grotesque, tu voudras, comme un vieux chat, te lover dans le corps chaud de la nuit et dormir mais plus tard, tout à l’heure, tu reviendras et tu te diras que tu es imposteur, poussière aux pieds du poème, car c’est ce que tu es, tu ne sais pas écrire, tu es maladroit et hésitant, tu ne fais que te répéter, tu n’inventes rien, si, peut-être un vers un peu moins mauvais que les autres mais sinon rien, et tu resteras comme ça à ne rien faire, à attendre et parfois celui –l’Autre– qui est pur frénésie, pur lyrisme, descendra en toi et il plantera ses griffes dans ta chair, la digue cèdera et comme un automate tu transposeras ce flot ininterrompu qu’il a longtemps, –bien longtemps, avant la naissance du poème–, agencé, soudé, construit, l’Autre en toi tisse sa toile au mépris de ce que tu es, de ce que tu prétend être, lui n’a nul besoin d’être reconnu, nul besoin d’être aimé, il ne guette pas les louanges qui te permettent d’y croire, lui ne songe pas à la mort, lui ne demande pas une vaine postérité, lui n’a nul besoin d’affecter des grimaces à la comédie des convenances, il est impassible, presque indifférent, sa volonté ce sont les mots, il les manufacture selon ses caprices, selon ses envies, son devoir est de les forger en éblouissements et après quand tu reviendras inspecter ses méfaits tu te demanderas ce qu’il est, es-tu ou est-il l’apprenti sorcier qui confectionne de tels vertiges, de tels abysses et tu te répèteras que ça ne peut pas être toi, que c’est l’autre qui sait l’alchimie des mots, que c’est l’autre qui est le démiurge mais lui n’a que faire de tes hésitations, de ta mauvaise conscience, il n’est pas là pour se donner en spectacle, il a pour dessein de se vomir sur la page et tu t’en voudras d’être ainsi, tu t’en voudras d’être le dépositaire consentant d’un tel asservissement, tu t’en voudras de ne pas être un artisan réconcilié, quelqu’un qui exerce son art sereinement et qui sait son pouvoir et ses limites mais, tout à l’heure, plus tard, inéluctablement, tu reviendras vers l’Autre car il est le souffle créateur, il est ce vent de minuit qui embrase les cathédrales de feu et de glace, car il est en toi sans être toi, celui qui puise dans la matière infinie de ton être, vecteur de tes sens et du sens, celui qui t’accompagnera jusqu’aux portes de la mort, celui qui les ouvrira et celui qui fera de ta dernière parole, de ta dernière syllabe, de ta dernière lettre un poème.
© Umar Timol: Inédit