Je tricote les mots avec des rangs serrés. Ils seront chauds pour toi. Notre tête est aveugle. C’est notre cœur qui voit. C’est lui qui parle aux plantes, qui soigne les cailloux et lange les poupées. C’est lui qui brûle dans le poêle par les soirs de bourrasques, qui trouve la chandelle dans les pannes électriques. C’est lui qui pleure dans les saules et fait rire les fraises. Il recoud l’espérance avec nos lignes de vie. Quand le soleil se lève, les ombres se refusent à dormir. Devant l’abîme du silence l’amour invente son écho.
Les rêves qui débordent, je les porte avec moi. J’accompagne en chantant le bruit de la lumière. Même les cerfs-volants ont des racines. J’ai les miennes dans les yeux d’un chevreuil, les ailes d’une mésange, quelques poils d’un loup. J’ai des mots dans les poches en pourboire à l’azur. Je cherche un lac pour l’espoir. Son dé à coudre est trop petit. Quand l’horizon me lance une poignée de routes, je fais la courte paille.
Sans la bêche et la graine la terre ne serait qu’un tombeau. C’est à l’envers que je compte les heures entre les cheveux blancs, les rides du visage et les minous de poussière. Je tiens le monde debout sur le bout de ma langue. La pluie s’éveille en moi dans un rire d’enfant. Je garde sous la peau la mémoire des reptiles, le premier feu des hommes. L’intérieur du cœur est une grotte de Lascaux. Le silex est un ancêtre du stylo.
Je vois le monde derrière le monde. L’autre côté des choses vient cogner sur la vitre. Je me fous de la une. Pour mes regards d’enfant, des nuages en forme de loup hurlent à la lune, des elfes redessinent les corolles de l’aube. J’ouvre les mains à l’invisible, les yeux à chaque rayon du ciel. Je tends les bras vers l’inconnu. J’entends le sang des choses nourrir la matière, la sève dans les planches, la source sous la roche, les pas sous le plancher faire tourner les atomes.
L’encre des mots sur le papier fait partie de la chair. Tout l’horizon est mon bureau. J’appuie mes coudes sur le vent pour écrire aux oiseaux. Je regarde luire la question sur la poussière des réponses. L’odeur du lilas m’atteint sans quitter ses racines. Elle ne fait que passer d’une bouche à une autre. Le bouquet sur la table cherche encore le soleil. Quand la chaleur des racines fait fondre les congères, l’eau d’érable se cherche une cabane à sucre.
J’avance mon visage de galet dans le ruisseau des mots. Le soleil dévêt l’épaule des forêts. Quand il pleut, le ciel joue à saute-mouton. Les gouttes d’eau se font la courte échelle. Un vieil arbre s’ébroue avec ses grosses mains d’homme. La lumière est une femme aguichant les images. Toutes les ombres s’égaillent sous sa robe volante, les moineaux, les pollens, les poils de souris. Le grand nez des moissons y hume l’espérance.
Je suis vivant. Je ris. Je prends le temps sur mes genoux comme un vieux chat rebelle. Les vagues sont un sexe dans le ventre des berges. Je veux tout connaître, la fourrure des arbres, les roches dans leurs plumes, les oiseaux de granit, la pierre des calvaires, les prières païennes. Je veux courir à perdre haleine, cracher l’eau et le feu, cracher les mots en bas de la page, mordre le ciel par le trou d’un ruisseau. Le monde est une femme. Le vent lui ôte sa chemise de paille. J’y déferle en caresses comme un vol d’oiseaux.
© Jean-Marc La Frenière: Inédit