24 octobre 1992
C e que j’avais posé là
–des choses simples
des objets usuels
plutôt petits
dont la pièce trouée–
je les retrouve
de l’autre côté de moi
je ne suis plus très sûr
je suis peut-être tout simplement
au milieu de vous
qui prenez et laissez
ce qu’il faut avoir en main
à une telle vitesse
que tout cela équivaut pour moi
à l’invisibilité
j’ai réussi à attraper
un de tes cheveux
–en le cueillant
je t’ai entendu rire–
je vais le coudre aux miens
pour empêcher à tout jamais
mon cœur de se dessécher
quoi qu’il arrive
22 juin 2030
J’observe les vaisseaux à travers les petites fenêtres en triangle. On en voit un seul à la fois. Une grande expédition va partir, vers l’intérieur de la Terre.
On a laissé le ciel pour plus tard, on a finalement décidé de le laisser, pour toute la durée de ce siècle, nous entourer de loin.
Déjà, on a creusé de nombreux lacs depuis le premier météore, et des enfants supplémentaires semblent en provenir. Ils n’étaient pas venus jouer avec les autres dans la république libre, ils ne faisaient pas partie de la surface, rentrent le soir avec leurs nouveaux amis. Ils sèchent vite et ressemblent au bout d’un seul jour à des enfants d’ici. Ils tournent autour des lacs, exactement comme des Indiens autour des chariots de pionniers.
Nous attendons les nouvelles de celui d’entre nous qui va partir avec les vaisseaux. Je lui ai donné le dessin, mais j’ai gardé ton cheveu. J’ai versé quelque chose dans sa main. Les lettres sont un peu effacées, mais la forme restera très longtemps, et surtout, je sais que la profondeur l’acceptera.
Je suis confiant. Je crains seulement qu’on parvienne à localiser Dieu et que la pièce revienne pleine.
11 septembre 2002
j’ai dessiné
–exactement
sans exagérer
ni rien enlever–
un être
en tout cas une forme avec des yeux
dont je savais seulement
qu’elle était en rapport intime avec toi
je l’ai dessinée sans support
sans table
sans genoux
d’un coup
tout est devenu calme
et beau
plus tard
aux informations
j’ai entendu qu’une météorite
était tombée en Arizona
exactement en même temps
laissant un cratère de dix kilomètres de large
et j’ai eu un peu peur
2 décembre 2017
Ce soir, garée sur le trottoir, il y avait une voiture fondue dans une autre. Aucune ne m’avait jamais appartenu, mais les deux ensemble étaient la mienne. J’ai passé ma main sur le capot et j’ai entendu un gémissement. Il me semble qu’on donne trop d’intelligence aux machines, de nos jours.
Par curiosité, j’ai mis la pièce trouée en contact avec le couple formé par les deux véhicules. Sur l’instant, elle n’a pas réagi. Mais depuis, quand je la pose sur moi, elle semble changer de côté toute seule, d’une épaule à l’autre, en se déplaçant lentement.
Il paraît que tout devient comme ça-vivant –depuis que les lacs se multiplient à la surface de la terre.
16 août 1985
il y a deux chats
qui jouent en bas de l’escalier
ils tournent
autour d’un petit bassin
prévu pour les oiseaux
si je laisse la feuille
posée sur mes genoux
et que je ris en pensant à ton cheveu
je peux savoir
–en la voyant se froisser
avec des traits qui montrent une direction–
lequel des deux tu préfères
étrangement
le bassin se met à déborder
à ressembler à un lac sous le vent
et le chat que tu as choisi
s’assied
regarde le ciel
semble attendre une étoile filante
et ne veut plus rien entendre
quand je veux le faire rentrer
17 mars 1996
J’ai lu au sujet de certains Indiens de l’Arizona qu’ils enterraient des objets, non pas pour qu’on les retrouve mais pour qu’eux nous retrouvent. Un jour, on marche dans un certain endroit pour la première fois. Et ils nous appellent.
Ils n’ont que l’apparence d’objets, en réalité, ce sont des êtres, chargés par leurs mains, et par leur longue habitude de regarder. L’objet est secrètement attaché à un arbre, auprès duquel il est su de tout temps que nous allons passer.
Lorsqu’on s’avance, on bute sur un fil invisible mais qu’on peut sentir au toucher. Il faut alors vite l’attraper, marcher vers le lac tout proche, et prononcer un nom. Puis souffler, jusqu’à parvenir à dessiner sur l’eau la personne que l’on voudrait voir.
J’ai refermé le livre sur mon visage, en appuyant fort pour ne jamais oublier ce qui venait de se dire sous mes yeux.
12 juin 1976
des enfants ont frappé à ma porte
–j’étais l’un d’eux
mais c’était à mon tour de l’oublier–
ont tout vérifié
soulevé chaque feuille
chaque poussière
nommé tout ce qui se trouvait là
je ne les ai pas aidés
–ça fait partie du jeu
c’est indispensable à la fluidité
je dirais presque à l’amabilité de notre quête–
ils ont trouvé la pièce
n’ont pas regardé à travers
comme je m’y attendais
mais sur la tranche
en faisant le tour
–c’est toi qui chantais le plus fort–
comme des Indiens
autour des chariots des pionniers
un jour
dans longtemps
il y aura un lac artificiel en Arizona
–que les enfants déclareront
république libre
première eau sous un autre ciel
lac de la pièce trouée–
m’a dit l’un d’entre nous
en me tendant une feuille de dessin
et un crayon
il avait mis mon masque
si bien qu’il est possible
que j’ai moi-même prononcé ces paroles
© Stéphane Méliade: Inédit